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[LECTURE] Un été avec Homère : grille de lecture géopolitique de nos désordres actuels

Sylvain Tesson — Éditions des Équateurs / France Inter, 2018

L’auteur

Sylvain Tesson (né en 1972) est écrivain-voyageur et… géographe de formation. Marcheur, alpiniste, cavalier des steppes, observateur de la géographie, de l’Histoire et de la folie des Hommes, il a fait de l’espace sa matière première, du Petit traité sur l’immensité du monde à La Panthère des neiges (prix Renaudot 2019). Un été avec Homère naît de chroniques estivales diffusées sur France Inter : une parole orale, rythmée, taillée pour être dite à voix haute, comme l’était, précisément, l’épopée homérique.

Le livre

Ce n’est ni un commentaire universitaire ni un résumé. C’est une méditation buissonnière sur ce que les deux poèmes fondateurs de l’Occident disent de la condition humaine : la guerre et le retour, la colère d’Achille et la ruse d’Ulysse, le destin et la liberté, la démesure et la juste mesure. Tesson y rappelle une évidence oubliée : tout y est déjà.

« Quinze mille vers de l’Iliade, douze mille de l’Odyssée : à quoi bon écrire encore ! […] L’Iliade et l’Odyssée inaugurent l’âge de la littérature et achèvent le cycle de la modernité. Tout se déploie en quelques hexamètres : la grandeur et la servitude, la difficulté d’être, la question du destin et de la liberté, le dilemme de la vie paisible et de la gloire éternelle, de la mesure et du déchaînement. »

Le parallèle avec notre monde

C’est ici que le livre parle au décideur autant qu’au lecteur d’été.

L’invariant de la nature humaine. Toute analyse géopolitique bute sur une question : l’homme change-t-il ? Homère, via Tesson, répond non. Et cette permanence est notre meilleur outil de prévision :

« Ce journal du monde, écrit une fois pour toutes, fournit l’aveu que rien ne change sous le soleil de Zeus : l’homme reste fidèle à lui-même, animal grandiose et désespérant, ruisselant de lumière et farci de médiocrité. Homère permet d’économiser l’abonnement à la presse. »

Guerres d’honneur et de ressources, alliances retournées, chefs prisonniers de leur orgueil, information manipulée par les dieux : la plaine de Troie est une salle de rédaction géopolitique permanente. Qui a lu l’Iliade n’est jamais surpris par un conflit contemporain, il en reconnaît la grammaire.

La géographie comme destin. Le géographe Tesson insiste : l’épopée est d’abord une affaire de lieux, de détroits, de rivages, de distances à franchir. C’est déjà de la géopolitique au sens propre, la politique inscrite dans la terre et la mer.

« Vivre dans la géographie, c’est franchir la distance entre la chair du lecteur et l’abstraction du texte. »

La leçon stratégique d’Ulysse. Enfin, l’Odyssée offre au dirigeant une doctrine que je ne cesse de défendre : la primauté du temps long et de la constance sur l’agitation.

« Et Homère l’assène : on ne peut espérer un retour sans idée fixe. Seule l’opiniâtreté triomphe des tempêtes. Seule la constance mène au but. […] La longueur de vue, la fidélité constituent les plus hautes vertus. […] Ne pas déroger, seul honneur de la vie. »

Longueur de vue, ténacité, cap tenu contre l’imprévu : voilà exactement ce qui distingue, aujourd’hui comme hier, les puissances qui durent des puissances qui s’agitent. Ulysse est un maître de grande stratégie déguisé en naufragé.

Une suggestion :

Un été avec Homère est un livre bref et lumineux, vivifiant, à lire au bord d’un rivage. On le referme avec des outils pour penser le présent. Tesson ne fait pas l’érudit, il fait le passeur. Et il nous rappelle que la culture classique n’est pas un luxe patrimonial : c’est un avantage cognitif pour qui veut comprendre le monde.

La vraie question que suggère le livre : à force de vouloir tout réinventer, n’avons-nous pas désappris à lire ce qui, depuis Homère, n’a jamais changé ?

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