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[C’est vendredi, la géopo fait son show ] La démocratie vue par Trump

Quand le principe s’efface devant l’intérêt


LE SUJET

La même semaine, deux images de la démocratie pratiquée par Donald Trump. À l’intérieur du pays, dans le Tennessee, un redécoupage électoral (le « gerrymandering ») orchestré par les républicains dilue le vote afro-américain de Memphis. À l’extérieur, Washington réclame une réunion extraordinaire de l’OEA (Organisation des États américains) pour sanctionner le Nicaragua, « au nom de la démocratie ». Deux gestes dans la même semaine pour une contradiction éclatante.

Sur le terrain, un candidat démocrate afro-américain, Justin Pearson, résume ce que ressentent des électeurs privés de tout poids :

« Ils ne veulent pas d’un pouvoir politique noir. Ils ne veulent pas que l’on puisse choisir nos propres représentants. »

Justin Pearson, élu démocrate du Tennessee.


LES FAITS, EN 60 SECONDES

Acte I, chez soi : une carte électorale que l’on redécoupe

  • En mai, la 9ᵉ circonscription du Tennessee a été redessinée à l’avantage des républicains par « gerrymandering » : Memphis, l’une des rares poches démocrates de l’État, a été fractionnée en trois circonscriptions, diluant le vote noir ancré à gauche.
  • Pearson, le candidat démocrate, doit désormais faire campagne à plus de 300 km de chez lui, jusqu’au comté de Giles, berceau du Ku Klux Klan. Le mouvement s’inscrit dans une vague nationale : après une décision de la Cour suprême affaiblissant en avril le Voting Rights Act, plusieurs États du Sud à majorité républicaine, dont la Louisiane et l’Alabama, ont redécoupé leurs circonscriptions dans le même sens.
  • Côté républicain, Steve Hickey y voit « simplement de la politique », rappelant qu’en 2002 les démocrates du Tennessee avaient fait de même : « le parti au pouvoir peut choisir les règles ». Reste le défi de la mobilisation : il faudrait 75 % de participation à Memphis, contre 34 % en 2022.

Acte II, dans les pays « non alliés » : la démocratie que l’on invoque

  • Les États-Unis et leurs alliés réclament une réunion extraordinaire de l’OEA sur le Nicaragua avant septembre, date à laquelle Managua doit adopter une réforme constitutionnelle excluant l’opposition des élections de 2027 et allongeant le mandat présidentiel de six à sept ans.
  • La motion est soutenue par l’Argentine, le Panama, le Paraguay et l’Uruguay. Diplomatiquement isolé, le Nicaragua a quitté l’OEA en 2023.
  • Daniel Ortega, au pouvoir depuis 2007 et réélu en 2011, 2016 et 2021, après avoir déjà dirigé le pays dans les années 1980, gouverne d’une main de fer avec son épouse Rosario Murillo, devenue coprésidente. La répression du soulèvement de 2018, né d’une réforme des retraites avant de se muer en contestation du régime, a fait plus de 300 morts selon l’ONU.


LA GRILLE DE LECTURE GÉOPOLITIQUE


Une démocratie à géométrie variable.

Le rapprochement est singulier. Au moment même où l’on redécoupe les cartes électorales pour neutraliser un électorat gênant et où l’on affaiblit la loi protégeant le vote des minorités, on se pose en héraut de la démocratie à l’étranger. Que ce redécoupage partisan soit une pratique ancienne et bipartisane n’efface pas la contradiction : le principe démocratique est invoqué ou contourné selon qu’il sert, ou dessert, l’intérêt du moment.

Le Nicaragua, un Venezuela bis.

Qu’Ortega soit un autocrate n’est pas contestable, et la critique américaine est, sur le fond, justifiée. C’est précisément ce qui rend le deux poids, deux mesures plus visible : le même Washington qui dénonce Managua ménage d’autres régimes autoritaires lorsqu’ils lui sont favorables, et malmène ses propres règles démocratiques à domicile. Le régime sandiniste, dynastique et répressif, isolé, s’est arrimé à la Russie et surtout à la Chine, dont il est devenu un allié aussi précieux que difficile. Le schéma rappelle le Venezuela : un régime autoritaire dans « l’arrière-cour » américaine, aligné sur Pékin, que Washington cible au nom des valeurs, là où la promotion de la démocratie épouse opportunément l’intérêt stratégique.

Derrière la démocratie, les alliances et le monde de demain.

Le véritable enjeu est là. En décembre 2021, le Nicaragua a rompu avec Taïwan pour reconnaître la Chine et rejoindre les Nouvelles Routes de la soie. Surtout, Managua relance un vieux projet de canal interocéanique adossé à des capitaux chinois, censé concurrencer celui de Panama, que M. Trump convoite ouvertement (concession accordée en 2013 à la société HKND, révoquée en 2024, puis relancée sur un nouveau tracé). Or, pour un empire, posséder et contrôler ses propres infrastructures, canaux, détroits, points de passage, routes, voies ferrées, aéroports, câbles sous-marins, ports en eau profonde, est vital. Les États-Unis ne tolèreront pas un point d’appui chinois, encore moins un canal rival, dans leur hémisphère. 

« La démocratie fournit le vocabulaire ; l’infrastructure dicte la grammaire ».

Cette logique prolonge ce que nous avons appelé la doctrine DonRoe[1], version trumpienne de la doctrine Monroe qui vise les adversaires des États-Unis dans leur hémisphère, de la Colombie au Groenland.


QUELLES IMPLICATIONS POUR LES DÉCIDEURS ?

  1. Décodez la realpolitik derrière le discours des valeurs. La démocratie habille souvent des intérêts stratégiques. Pour analyser une crise, cherchez la géographie (points de passage, infrastructures) et la rivalité de fond avec la Chine sous les principes affichés.
  2. L’Amérique latine redevient un théâtre de rivalité Chine – États-Unis. Un « Monroe 2.0 » se dessine. Pour vos marchés, vos ports et vos chaînes logistiques dans la région, anticipez repolarisation, instabilité et pressions sur les projets liés à Pékin.
  3. Les infrastructures stratégiques sont des actifs de puissance. Canaux, ports, câbles, énergie : qui les possède les contrôle. Intégrez cette dimension géopolitique dans vos décisions d’implantation, de transit et d’approvisionnement.
  4. Intégrez le risque politique intérieur américain. Contentieux électoraux, tensions institutionnelles, gouvernance imprévisible : la volatilité politique des États-Unis est devenue un paramètre à part entière de vos scénarios.

LA FORMULE À RETENIR


« Chez lui, on redessine les règles du jeu démocratique ; ailleurs, on l’invoque comme un principe sacré. La démocratie n’est pas la boussole : elle est l’argument. Le vrai cap, c’est le canal. »

[1] https://denisdeschamps.com/analyse-🚩-la-doctrine-donroe-inventee-par-trump-alerte-rouge-pour-les-adversaires-des-etats-unis-colombie-mexique-cuba-panama-canada-et-groenland/

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