Vous apporter une grille de lecture pour décrypter analyser comprendre le monde

[LECTURE] Les Liens artificiels – Que reste-t-il d’un homme quand il préfère son avatar à lui-même ?

Nathan Devers — Éditions Albin Michel, 2022, 336 pages

Nathan Devers, pseudonyme de Nathan Naccache, est né le 8 décembre 1997. Fils du neurologue Lionel Naccache, spécialiste de la conscience et membre du Comité consultatif national d’éthique, il grandit dans un milieu où les sciences cognitives et la question de l’esprit sont familières, filiation qui éclaire, on le verra, son travail romanesque.

Sa formation est celle d’une rupture. Élevé dans un judaïsme fervent, élève de l’École normale israélite orientale, il se destine au rabbinat avant de s’en éloigner brutalement à la fin de l’adolescence. Il bifurque alors vers la philosophie : classes préparatoires littéraires à Louis-le-Grand, École normale supérieure (promotion 2016, série L), agrégation de philosophie en 2020, puis une thèse soutenue en 2025 sur l’énaction et la cognition humaine, sous la direction d’Étienne Bimbenet. Il se dit particulièrement influencé par la pensée de Martin Heidegger.

Cette double appartenance, la théologie perdue, la philosophie conquise, n’est pas un détail biographique : elle structure toute son œuvre. Devers écrit en homme qui sait ce qu’est la croyance, et qui observe le retour du religieux là où on ne l’attend plus, dans la technologie.

Deux autres traits complètent le portrait : sa proximité intellectuelle avec Bernard-Henri Lévy, qui le nomme éditeur de la revue La Règle du jeu dès 2018, et son ancrage dans le débat public comme chroniqueur de télévision, une position d’intellectuel médiatique qu’il assume, et qui explique sans doute son acuité sur les mécanismes de la reconnaissance sociale.

L’œuvre : une même question sous plusieurs formes

Le parcours éditorial de Devers dessine une cohérence remarquable pour un auteur si jeune. Six livres, une seule obsession : par quoi l’homme moderne remplace-t-il ce qu’il a cessé de croire ?

  • Généalogie de la religion (Cerf, 2019). Premier essai. Il y interroge la fabrique du fait religieux, ses conditions d’apparition, sa persistance. C’est la matrice : comprendre le besoin de transcendance comme structure anthropologique, indépendamment de son contenu.
  • Ciel et terre (Flammarion, 2020). Premier roman, prix du Cercle Interallié du premier roman. Le passage de la question religieuse à la fiction.
  • Espace fumeur (Grasset, 2021). Essai sur la disparition de la cigarette et, à travers elle, sur la fin d’un modèle de société. Devers y révèle sa méthode : lire une civilisation à travers un objet apparemment mineur.
  • Les Liens artificiels (Albin Michel, 2022). Le métavers comme nouvelle religion. Sélectionné pour le Goncourt des lycéens, salué par Frédéric Beigbeder comme « captivant, terrifiant et burlesque ». C’est le livre qui l’installe.
  • Penser contre soi-même (Albin Michel, 3 janvier 2024). Prix Cazes-Brasserie Lipp 2024. Retour à l’essai, avec un programme intellectuel explicite : faire de la contradiction interne une méthode. Il y raconte notamment pourquoi, adolescent très religieux qui se destinait au rabbinat, il a perdu la foi.
  • Aimer Jérusalem (Gallimard, avril 2026, 432 p.). Essai né du bouleversement provoqué par les massacres du 7 octobre 2023. Mêlant récit personnel, philosophie et lecture biblique, il y réexamine son rapport au judaïsme, à Israël et à Jérusalem, non comme un livre sur le conflit, mais comme une méditation sur ce que les textes continuent de façonner dans les consciences.

La perspective d’ensemble. Devers appartient à cette génération qui prend acte de la sécularisation sans y voir une victoire de la raison. Là où le XXᵉ siècle annonçait la mort de Dieu, il constate son déplacement. Le sacré n’a pas disparu : il a changé d’adresse. C’est ce déménagement du religieux vers la technologie que met en scène Les Liens artificiels.

Et la trajectoire boucle la boucle : le philosophe qui avait quitté la théologie y revient, par un autre chemin, avec Aimer Jérusalem. De la Généalogie de la religion à Jérusalem, en passant par le métavers, c’est toujours la même enquête, sur ce que les hommes tiennent pour sacré, et sur les formes que prend ce besoin lorsqu’il change d’objet.

L’histoire du livre

Le roman s’ouvre sur une scène saisissante : une défenestration retransmise en direct sur Facebook, tandis que défilent les commentaires des internautes, stupéfaits, effrayés, cruels, indifférents. Tout le livre est déjà là, dans ce mélange de tragédie et de bruit numérique.

Julien Libérat, le patronyme est une ironie, est un trentenaire en échec. Sa carrière de pianiste n’a jamais décollé. Sa compagne l’a quitté. Son travail relève du bullshit job. Il doit quitter Paris pour la banlieue. Sa vie est un rétrécissement continu.

Il découvre alors l’Antimonde, un métavers où tout est possible. Il y crée son avatar, Vangel, et sa seconde vie prend l’ampleur que la première lui a refusée : les succès s’enchaînent, la reconnaissance vient, la puissance aussi.

Le roman fonctionne sur un miroir : d’un côté le quotidien de Julien, étroit et stagnant ; de l’autre l’Antimonde, espace conçu avec une précision qui imite le réel tout en l’excédant. Et progressivement, le rapport s’inverse : ce n’est plus l’avatar qui prolonge l’homme, c’est l’homme qui devient l’accessoire encombrant de son avatar. La question devient : où est le monde, et où est l’anti-monde ?

Ce que le livre révèle de notre société

Quatre thématiques méritent l’attention de qui réfléchit aux mutations contemporaines.

1. Le métavers comme religion de substitution. C’est la thèse centrale, et elle porte la marque du philosophe de la religion. L’Antimonde offre exactement ce que proposaient les systèmes de croyance : un au-delà, une seconde naissance, un nom nouveau, une communauté, une promesse de salut face à l’insignifiance. Devers ne dénonce pas la technologie ; il montre qu’elle occupe une place vacante. La sécularisation n’a pas supprimé le besoin de transcendance, elle l’a privatisé, et des entreprises l’ont capté.

2. La captation de l’attention comme économie politique. Julien n’est pas le client de l’Antimonde : il en est la matière première. Le roman donne une chair au capitalisme de l’attention, cette économie où la ressource rare n’est plus le capital ni le travail, mais le temps de cerveau disponible. Toute la richesse des plateformes tient à leur capacité à rendre le réel moins désirable que leur propre offre.

3. Le déclassement comme carburant du virtuel. Point souvent négligé : si Julien bascule, c’est d’abord parce que le monde réel ne lui offre plus rien. Précarité, travail vidé de sens, relégation géographique, humiliation sociale. Le virtuel prospère sur les ruines de la promesse d’ascension. C’est un constat sociologique majeur : la fuite numérique n’est pas un caprice générationnel, c’est le symptôme d’une société qui ne tient plus ses engagements.

4. La souveraineté déplacée vers les plateformes. Enfin, ce que le livre laisse entrevoir sans le théoriser : dans l’Antimonde, il existe des règles, une économie, une hiérarchie, une justice, mais aucun contrat social. Les architectes de ces mondes détiennent un pouvoir normatif sans mandat démocratique. C’est la question politique la plus lourde du livre : qui légifère dans les espaces où nous passons désormais nos vies ?

5. L’Antimonde comme paradis sécularisé et comme défoulement. C’est le cœur du livre, et sa dimension la plus troublante. L’Antimonde rejoue, terme à terme, la promesse du paradis céleste de la Bible : un ailleurs meilleur, une seconde naissance, une consolation offerte à ceux que la vie terrestre a lésés. À une différence près, décisive : le paradis biblique se méritait ; celui-ci se réclame. Chacun y cherche son heure de gloire et sa fortune tombée du ciel, sans rien faire. C’est le salut sans l’épreuve, la grâce sans la foi.

Cette promesse répond à un besoin très concret : celui d’une réalité sous contrôle. Là où la naissance, les inégalités et les échecs ont bloqué toute trajectoire, l’Antimonde offre une reprise en main : devenir enfin ce que le monde vous a refusé d’être. Le virtuel n’est pas un rêve, c’est une revanche.

Mais Devers va plus loin, et c’est là que le roman cesse d’être aimable. Ce nouveau réel libère aussi ce que le premier retenait : les pulsions que l’éducation, les règles, les lois et la morale avaient patiemment conditionnées. Haine, violence, meurtre, vol : tout ce que la civilisation avait mis des siècles à contenir se déverse dans un espace sans interdit ni sanction. L’Antimonde n’est pas seulement un refuge : c’est une levée générale des inhibitions, un lieu où l’homme peut enfin être ce qu’il n’ose pas être. La question n’est plus « que fait la technologie de nous ? » mais « que révèle-t-elle de ce que nous étions déjà ? ».

Et ce nouveau réel siphonne l’ancien. Il aspire, une à une, toutes les raisons de rester : celui de la naissance et des corps, celui du travail et du SMIC, celui de la grisaille et des relations sociales arides. Non par la force, mais par comparaison. Le monde n’est pas vaincu, il est déserté.

Verdict

Les Liens artificiels n’est pas un roman d’anticipation, c’est un roman du présent, écrit au moment précis où Facebook devenait Meta. Sa force est de traiter par la fiction ce que l’essai n’aurait rendu qu’abstrait : la manière dont on consent à sa propre dépossession.

Sa limite tient à la même chose : le dispositif du double monde, très efficace, laisse peu de place à l’ambivalence. Le lecteur voit venir la chute, et le personnage sert parfois la démonstration plus qu’il ne l’excède.

Reste un livre nécessaire, et une question qui nous concerne tous : si le réel cesse d’être désirable, qui prendra la peine de le défendre ?

Devers, lui, ne conclut pas, il suspend. Et cette dernière phrase, où le geste précède l’étreinte et ne rencontre que l’absence, dit tout du monde qu’il vient de décrire :

« Sa main chercherait le vide, commencerait l’amour. »

LesLiensArtificiels #NathanDevers #Métavers #SouveraineténNumérique #Philosophie #FractureSociale #sociologie

Partager :