
Deux cultures de la négociation s’affrontent, et un détroit devient monnaie d’échange
LE SUJET
Interrogé sur l’enlisement du conflit au Moyen-Orient, Donald Trump a déclaré au média Axios :
« Ça va s’arranger. Ça finit toujours par s’arranger. C’est comme une partie d’échecs. »
La réplique de Téhéran, formulée par le porte-parole de la diplomatie iranienne Esmaïl Baghaï, n’a pas tardé, et elle vaut avertissement.
« Les Iraniens ont montré qu’ils sont des joueurs d’échecs professionnels. »
Esmaïl Baghaï, porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères.
Derrière cette joute verbale se joue un affrontement bien réel entre deux conceptions du temps diplomatique, sur fond de verrouillage du détroit d’Ormuz.
LES FAITS, EN 60 SECONDES
- Déclenchée par une offensive américano-israélienne le 28 février, la guerre s’enlise. Le protocole d’accord signé à la mi-juin a volé en éclats début juillet, et Washington peine désormais à trouver une issue face aux exigences de Téhéran.
- L’Iran dément toute « négociation directe » : il n’existe, selon lui, que des « échanges de messages » par intermédiaires. Les discussions ne reprendront qu’à la condition que les États-Unis cessent leurs « violations » du protocole.
- La confrontation est devenue maritime : Téhéran verrouille le détroit d’Ormuz, Washington impose en retour un blocus des ports iraniens. Sans levée de ces mesures, avertit M. Baghaï, « les conditions nécessaires à la mise en place d’un trafic maritime international sécurisé ne seront pas garanties ».
- La diplomatie iranienne se concentre sur des pourparlers avec Oman, copropriétaire géographique du détroit, afin de définir un futur itinéraire de transit. Restent « quelques points techniques » et plusieurs « mécanismes » de sécurité à établir.
- L’intention de fond est explicite : « Lorsque vous fournissez des services maritimes, vous recevez forcément quelque chose en retour ». L’Iran ne veut pas revenir à la situation antérieure au conflit et entend faire payer le passage, malgré l’opposition des États-Unis, de nombreux États et du droit international de la mer.
LA GRILLE DE LECTURE GÉOPOLITIQUE
Deux temporalités, deux cultures de la négociation.
La métaphore échiquéenne, reprise par les deux camps, révèle un malentendu fondamental. Pour Washington, la négociation relève de la transaction et du rapport de force : un accord se conclut, se signe et se célèbre dans un horizon court, celui du cycle politique et médiatique. Pour Téhéran, héritier d’une tradition diplomatique multiséculaire, elle relève de la position : on cède du terrain accessoire pour consolider l’essentiel, on accepte l’usure, on joue le temps long. Face à un adversaire qui a besoin d’un résultat rapide, la patience devient elle-même une arme.
Le détroit comme instrument de puissance.
Ormuz est le point de passage le plus stratégique de la planète : environ un cinquième du pétrole mondial et une part majeure du gaz naturel liquéfié y transitent. En le verrouillant, l’Iran compense son infériorité militaire par un avantage géographique, seul actif qu’aucune sanction ne peut lui retirer. La géographie redevient ainsi le grand égalisateur des rapports de force.
Un péage contraire au droit de la mer.
La véritable rupture est là. En affirmant vouloir monnayer le transit, Téhéran remet en cause un principe fondateur du droit international : le passage en transit dans les détroits servant à la navigation internationale, garanti par la convention de Montego Bay, qui exclut toute taxation. L’Iran a signé cette convention sans jamais la ratifier, ce qui lui laisse une marge d’interprétation. Si cette prétention prospérait, elle créerait un précédent considérable : d’autres États riverains de détroits pourraient être tentés de convertir leur position géographique en rente. Le rôle assigné à Oman, dont l’entremise donnerait à l’arrangement une apparence de légitimité régionale, mérite à cet égard une attention particulière.
La leçon oubliée de 2015.
L’histoire récente donne raison à Téhéran. Le Plan d’action global commun, signé à Vienne le 14 juillet 2015, n’est pas le fruit d’une négociation éclair : il a demandé douze années d’efforts. Ouvertes en octobre 2003 avec le groupe européen des trois, poursuivies à partir de 2006 dans le format élargi du P5+1, ces discussions ont traversé sept années d’impasse, deux présidences américaines, plusieurs cycles de sanctions du Conseil de sécurité et un changement de pouvoir à Téhéran, avant d’aboutir à un accord entré en application le 16 janvier 2016. Trois ans plus tard, il était dénoncé unilatéralement par Washington. Les négociateurs iraniens en ont tiré deux enseignements qu’ils appliquent aujourd’hui : le temps ne joue pas contre eux, et la signature d’un texte ne garantit pas sa pérennité. Cette expérience explique leur refus actuel de toute négociation directe et leur exigence de gages préalables. Face à une administration qui raisonne en semaines, ils opposent une mémoire qui compte en décennies.
QUELLES IMPLICATIONS POUR LES DÉCIDEURS ?
- Anticipez un renchérissement durable du transit maritime. Péage éventuel, primes d’assurance, allongement des routes et immobilisation des navires : intégrez ces surcoûts dans vos prévisions logistiques et vos contrats, sans miser sur un retour rapide à la normale.
- Sécurisez votre approvisionnement énergétique. Tant qu’Ormuz demeure sous tension, la volatilité des cours du pétrole et du gaz restera élevée. Révisez vos couvertures, diversifiez vos sources et évaluez le niveau de stocks nécessaire pour absorber une rupture.
- Cartographiez votre exposition aux points de passage. Ormuz, Bab el-Mandeb, Suez, Malacca, Panama : identifiez précisément lesquels conditionnent vos flux et préparez des itinéraires de substitution avant la prochaine crise.
- Adaptez votre culture de négociation. Face à des interlocuteurs qui raisonnent en années, la précipitation constitue une vulnérabilité. Dans vos négociations internationales, définissez vos positions de repli et acceptez la durée comme un paramètre stratégique.
LA FORMULE À RETENIR
« Aux échecs, celui qui est pressé de conclure a déjà perdu. Téhéran ne cherche pas un accord : il cherche une position. Et cette position s’appelle Ormuz. »
#Géopolitique #Iran #Ormuz #Énergie #Négociation