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[ANALYSE] Après le Groenland, l’Islande : « avant-poste crucial »

Le secrétaire d’État américain Marco Rubio s’est rendu mardi à Reykjavik. Il y a qualifié l’Islande d’« avant-poste crucial » pour la sécurité collective, avant de repartir pour Athènes.

Aucun accord n’a été annoncé, aucun texte signé. C’est précisément ce qui rend ce déplacement instructif.

La formule du secrétaire d’État mérite d’être citée entièrement : 

« L’Islande a permis aux forces armées américaines de projeter leur puissance, nous offrant un avant-poste crucial pour surveiller les activités clandestines et dissuader nos adversaires d’entrer sur votre territoire souverain et sur le territoire souverain de nos alliés communs. »

Marco Rubio a visité la base de Keflavik, ancienne base américaine, et rencontré des marins de l’US Navy qui y stationnent. Il a par ailleurs évoqué avec la cheffe de la diplomatie islandaise, Thorgerdur Katrin Gunnarsdottir, l’énergie géothermique, les centres de données et l’industrie pharmaceutique. La dernière visite d’un secrétaire d’État américain dans l’île remontait à 2021.

Trois éléments de contexte complètent le tableau. Début septembre, Donald Trump avait publié une carte recouvrant du drapeau américain toute l’Amérique du Nord, le Mexique, les Caraïbes, le Groenland et l’Islande ; Reykjavik avait convoqué l’ambassadeur des États-Unis. Fin août, les Islandais ont rejeté par 52,8 % contre 47,2 % la reprise des négociations d’adhésion à l’Union européenne, gelées depuis 2013. Et la ministre islandaise a salué le caractère « bon » de l’accord conclu entre le Danemark, le Groenland et les États-Unis.

Sources : Dépêche AFP, Reykjavik, 6 octobre 2026.


Trois lectures, dont deux reposent sur des analyses déjà publiées ici.

Nous écrivions le 11 février 2025, dans le deuxième volet de la série OPA sur le Groenland :


« Le Groenland est le poste de vigie face au passage de deux autres routes, celle des navires et des sous-marins russes, et celle des missiles intercontinentaux russes et, peut-être demain, iraniens. »[1]


Poste de vigie en février 2025 pour le Groenland, avant-poste crucial en octobre 2026 pour l’Islande. Les deux formules décrivent la même fonction appliquée à deux îles distantes de moins de 300 kilomètres.
Le même texte précisait la raison de cette fonction, et elle est maritime autant que balistique : « La plus grande base de sous-marins, la base navale de Zapadnaïa Litsa, se situe à l’Ouest de la péninsule de Kola, à 45 kilomètres de la Norvège. Le Groenland est ainsi la porte d’entrée sur l’Océan Atlantique. » Cette porte comporte trois montants : le Groenland, l’Islande et le Royaume-Uni. Un verrou qui tient par deux appuis sur trois ne tient pas.


Sources : Denis Deschamps, 11 février 2025 ; dépêche AFP du 6 octobre 2026.

Marco Rubio a tenu à se rendre à la résidence Höfdi et à y rejouer, avec son homologue islandaise, la poignée de main échangée en ce lieu par Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev les 11 et 12 octobre 1986.
Le symbole est plus précis que le protocole ne le laisse paraître. Ce sommet a échoué, et il a échoué sur le bouclier antimissile. Les deux dirigeants étaient parvenus à envisager l’élimination de leurs arsenaux nucléaires, mais Mikhaïl Gorbatchev exigeait que les essais de l’Initiative de défense stratégique, le projet Starwars lancé par Ronald Reagan en 1983, soient confinés aux laboratoires. Ronald Reagan a refusé. La négociation s’est arrêtée là.
Or nous écrivions dans ce même texte de février 2025 que « le Président Trump tient à moderniser le concept de Ronald Reagan lancé en 1983 : le projet Starwars », et nous citions le 14 janvier 2026 le président américain :


« Les États-Unis ont besoin du Groenland pour des raisons de sécurité nationale. Il est vital pour le Dôme d’Or, le projet de bouclier antimissile que nous construisons. »[2]


Le même article relevait cette phrase, qui concerne directement un pays sans armée et membre de l’Alliance : « L’Otan devrait ouvrir la voie pour que nous l’obtenions. » Quarante ans après l’échec de Höfdi, le bouclier est relancé, et la poignée de main est rejouée au même endroit. Le lieu choisi pour célébrer une alliance est aussi celui où un désarmement a buté sur le programme dont l’Islande est aujourd’hui un maillon.


Sources : Denis Deschamps, 11 février 2025 et 14 janvier 2026 ; archives du sommet de Reykjavik des 11 et 12 octobre 1986.

Le Groenland a exigé un texte, parce que le titre de souveraineté appartenait à Copenhague et qu’il fallait l’aménager sans le contester. Nous écrivions le 21 septembre :


« Ce qu’il transfère, c’est l’exercice d’une compétence régalienne, la défense. Le Danemark conserve la propriété, les États-Unis obtiennent la disposition. »[3]


En Islande, cette opération est inutile, puisque son résultat est déjà acquis. L’île ne possède aucune armée. Elle dépend des États-Unis par un accord de défense bilatéral conclu en 1951, la même année que l’accord américano-danois sur le Groenland, et par son appartenance à l’Alliance atlantique. Ce que Washington a obtenu au Groenland par des mois de pression, il le détient à Reykjavik depuis soixante-quinze ans.
Le référendum de fin août confirme cette asymétrie. En refusant de rouvrir les négociations d’adhésion à l’Union européenne, par 52,8 % contre 47,2 %, soit un écart de 5,6 points, les Islandais ont maintenu leur pays hors du seul ensemble qui pourrait lui offrir un contrepoids politique. L’Islande reste dans l’Alliance atlantique et sous accord bilatéral américain, sans appartenance européenne.
Une délimitation s’impose toutefois, et elle renforce l’analyse plutôt qu’elle ne l’affaiblit. La doctrine que Donald Trump revendique sous le nom de DonRoe[4] vise l’hémisphère occidental. L’Islande se situe en Europe, et n’en relève donc pas. Le cadre invoqué pour le Groenland ne couvre pas l’Islande, ce qui rend plus notable encore que le même vocabulaire et la même fonction lui soient appliqués. La carte publiée en septembre avait d’ailleurs recouvert les deux îles du même drapeau.
Reste ce que cette visite révèle par son format. Le Groenland a réclamé une revendication maximale, des mois de tension et un accord. L’Islande n’a réclamé qu’un déplacement d’une journée et une poignée de main dans une maison blanche au bord de la mer.


La dépendance la mieux installée est celle qui n’exige aucune signature.

Sources : Denis Deschamps, 4 janvier et 21 septembre 2026 ; dépêche AFP du 6 octobre 2026 ; accord de défense américano-islandais de 1951.


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Sources

  • Dépêche Agence France-Presse, Reykjavik, 6 octobre 2026.
  • Accord de défense américano-islandais de 1951. Sommet de Reykjavik des 11 et 12 octobre 1986, résidence Höfdi.
  • Les analyses antérieures de l’auteur citées dans le texte figurent en notes de bas de page, avec leur date et leur adresse.

[1]Denis Deschamps, « OPA sur le Groenland, une esquisse du monde de demain, 2. Un impératif stratégique pour Donald Trump », 11 février 2025. https://denisdeschamps.com/reflexion-opa-sur-le-groenland-une-esquisse-du-monde-de-demain-2-un-imperatif-strategique-pour-donald-trump/

[2]Denis Deschamps, « Les États-Unis ont un besoin vital du Groenland pour leur projet de bouclier antimissiles, affirme Trump », 14 janvier 2026. https://denisdeschamps.com/analyse-les-etats-unis-ont-un-besoin-vital-du-groenland-pour-leur-projet-de-bouclier-antimissiles-affirme-trump/

[3]Denis Deschamps, « Le Groenland reste danois, sa défense devient américaine », 21 septembre 2026. https://denisdeschamps.com/analyse-le-groenland-reste-danois-sa-defense-devient-americaine/

[4]Denis Deschamps, « La doctrine DonRoe inventée par Trump : alerte rouge pour les adversaires des États-Unis », 4 janvier 2026. https://denisdeschamps.com/analyse-%F0%9F%9A%A9-la-doctrine-donroe-inventee-par-trump-alerte-rouge-pour-les-adversaires-des-etats-unis-colombie-mexique-cuba-panama-canada-et-groenland/

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