Vous apporter une grille de lecture pour décrypter analyser comprendre le monde

[ANALYSE] L’excédent chinois a changé de destination, pas de taille

Deux chiffres ont été publiés cette semaine. Les Douanes chinoises ont annoncé le 14 octobre un excédent commercial de 133,5 milliards de dollars pour le seul mois de septembre, le plus élevé depuis vingt mois. Le Trésor américain a arrêté le même jour son exercice budgétaire sur un déficit public de 1.992 milliards de dollars, en hausse de 12 %.

Ces deux soldes sont de nature différente, l’un commercial, l’autre budgétaire, et aucun ne se déduit de l’autre. Ils se rejoignent cependant par un instrument unique : le droit de douane, qui devait à la fois réduire le premier et alimenter le second.

Du côté chinois, les exportations de septembre progressent de 36,3 % sur un an, quand le consensus Bloomberg attendait 25,7 %. Les moteurs cités sont les semi-conducteurs, les véhicules et les équipements liés à l’intelligence artificielle. L’excédent cumulé de janvier à septembre atteint 938,1 milliards de dollars. Le solde du seul mois avec les États-Unis s’établit à 34 milliards.

Du côté américain, les dépenses ont progressé de 386 milliards et les recettes de 169, soit 2,3 fois plus vite pour les dépenses. Le déficit représenterait 6,2 % du produit intérieur brut, contre 5,9 % l’an dernier, estimation provisoire puisque le chiffre du PIB n’est pas publié. Le secrétaire au Trésor Scott Bessent visait un retour progressif vers 3 %.

Une précaution de méthode s’impose avant tout rapprochement. Le solde chinois publié par Pékin ne coïncide jamais avec le solde américain mesuré par Washington, en raison des réexportations par Hong Kong et du traitement du fret et de l’assurance. En 2019 par exemple, les Douanes chinoises retenaient 295,8 milliards d’excédent bilatéral quand la commission américaine du commerce international comptait 345,6 milliards de déficit. Les deux chiffres ne s’additionnent pas et ne s’opposent pas. Toutes les parts calculées ci-dessous reposent donc sur une source unique, les Douanes chinoises.

Sources : Douanes chinoises, données de septembre 2026 publiées le 14 octobre ; département du Trésor des États-Unis, exercice clos le 30 septembre 2026 ; consensus Bloomberg ; United States International Trade Commission pour 2019.

Le 20 février 2026, la Cour suprême des États-Unis a jugé, par six voix contre trois et sous la plume du président Roberts, que la loi sur les pouvoirs économiques d’urgence internationaux n’autorisait pas l’imposition de droits de douane. Les surtaxes prises sur ce fondement sont tombées.

Le Trésor a inscrit 145 milliards de dollars de remboursements sur l’exercice, pour des surtaxes qui avaient rapporté 202 milliards l’année précédente. Le président américain a depuis rétabli des droits sur d’autres fondements juridiques, qui ont compensé une partie de cette sortie. Sur deux exercices, l’instrument aura donc dégagé 57 milliards nets, avant les nouvelles taxes.

Sources : Cour suprême des États-Unis, arrêts Learning Resources, Inc. v. Trump et V.O.S. Selections v. United States, 20 février 2026 ; département du Trésor ; dépêche AFP.


Une redirection, un instrument déficitaire, et une charge qui écrase les deux.

C’est le résultat le plus net de ce dossier, et il demandait une série plutôt qu’un instantané.

En 2019, les Douanes chinoises mesuraient un excédent bilatéral avec les États-Unis de 295,8 milliards de dollars, sur un excédent total d’environ 423 milliards : le marché américain absorbait alors près de 70 % de l’excédent chinois. En 2024, cette part tombe à environ 36 %. En 2025, à environ 24 %. En septembre 2026, les 34 milliards réalisés avec Washington représentent 25,5 % des 133,5 milliards du mois.

Dans le même temps, l’excédent total est passé de 423 milliards en 2019 à 1.189 milliards en 2025, soit un facteur de 2,8. La part américaine a été divisée par trois pendant que le total était multiplié par près de trois. Les calculs sont les nôtres, à partir des séries publiées par les Douanes chinoises.

La conclusion s’impose. Les droits de douane ont produit l’effet recherché sur la ligne bilatérale, et uniquement sur elle. L’excédent chinois a été réorienté vers l’Union européenne, l’Asie du Sud-Est et les économies du Sud. Bruxelles qualifie d’ailleurs son déficit avec Pékin d’insoutenable. Une barrière posée sur un marché ne supprime pas la production : elle lui désigne une autre adresse.

Sources : Douanes chinoises, séries annuelles 2019, 2024 et 2025, et données mensuelles de septembre 2026 ; calculs de l’auteur. Les parts de 2024 et 2025 reposent sur des reprises secondaires des données douanières, le solde bilatéral annuel n’étant pas publié isolément ; le chiffre de 2025 est corroboré par le rythme mensuel de fin d’année, soit environ 282 milliards en rythme annualisé.

Le second objectif assigné au droit de douane était budgétaire. L’arithmétique de l’exercice le départage.

Le déficit s’est dégradé de 220 milliards de dollars. Or deux lignes expliquent à elles seules davantage : les remboursements douaniers, 145 milliards, et la hausse des intérêts de la dette, 144 milliards, soit 289 milliards. Sans ces deux postes, le solde budgétaire américain se serait amélioré d’environ 69 milliards. Les recettes fiscales ont d’ailleurs progressé de plus de 270 milliards, portées par la bonne tenue de l’économie.

Il faut rendre justice à l’objection adverse. Une partie de ce coût tient à la décision d’un juge, non à la conception de la politique, et un instrument invalidé n’est pas nécessairement un instrument inefficace. Reste que le risque juridique faisait partie de l’instrument dès l’origine, puisque la base légale invoquée était une loi d’urgence détournée de son objet. La fragilité n’était pas un accident, elle était inscrite dans le montage.

Sources : Département du Trésor des États-Unis, exercice 2026 ; calculs de l’auteur.

Le dernier enseignement déplace le regard. Les intérêts payés sur la dette publique américaine ont atteint 1.360 milliards de dollars sur l’exercice, en hausse de 12 %. Ils représentent 68 % du déficit total et 1,6 fois le budget de la défense.

La comparaison qui suit mérite d’être posée lentement. L’excédent commercial chinois, projeté autour de 1.250 milliards de dollars pour 2026 sur la base des neuf premiers mois, resterait inférieur à ce que les États-Unis paient chaque année pour le service de leur dette.

Les causes sont identifiées et aucune n’est passagère. La dette publique a franchi les 40.000 milliards pour atteindre 41.172 milliards au 30 septembre. Le rendement du bon du Trésor à dix ans est passé de moins de 4 % en octobre 2025 à plus de 5,20 % fin septembre 2026, sous l’effet conjugué du conflit au Moyen-Orient, du resserrement de la Réserve fédérale et de la concurrence des emprunts levés pour financer les centres de données d’intelligence artificielle. Et la dépense sociale continue de progresser : Medicaid et Medicare ont augmenté de 8 % chacun malgré les coupes votées par le Congrès.

Sources : Département du Trésor des États-Unis ; Douanes chinoises, cumul janvier-septembre 2026 ; calculs et projection de l’auteur.


Quatre conséquences pratiques, de la plus immédiate à la plus structurelle.

Le report de l’excédent chinois arrive en Europe. Pour un dollar d’excédent perdu sur le marché américain entre 2024 et 2025, la Chine en a gagné environ 2,45 ailleurs. Les entreprises exposées à une concurrence chinoise sur leurs marchés européens ont intérêt à mesurer, segment par segment, si les volumes qui ne partent plus vers les États-Unis se présentent chez elles.

Une surtaxe payée peut être une créance. Les droits acquittés au titre de la loi invalidée font l’objet d’une procédure de remboursement conduite par les douanes américaines, ouverte depuis avril. Les importateurs concernés ont un intérêt direct à vérifier l’éligibilité de leurs déclarations, le périmètre excluant pour l’instant certaines catégories d’entrées.

Le coût du capital a changé de régime. Le taux de référence américain est passé de moins de 4 % à plus de 5,20 % en un an. Tout plan d’investissement, toute valorisation et toute clause financière construits sur les conditions de 2025 reposent sur une hypothèse périmée.

Le risque douanier a changé de forme. L’invalidation a déplacé la base juridique des barrières sans les supprimer. Les nouvelles surtaxes reposent sur d’autres fondements, moins contestables et donc plus durables. Construire une chaîne d’approvisionnement en pariant sur une annulation judiciaire serait désormais imprudent.

Un droit de douane agit sur une frontière. Il ne décide ni de ce qui se produit en amont, ni de ce que coûte la dette en aval.

Washington a taxé le symptôme pendant que la facture se formait ailleurs, dans le prix de son propre argent.

Docteur en sciences politiques · Décryptage géopolitique & géo-économie

denis@denisdeschamps.com 


Sources

  • Administration générale des douanes de Chine, données de septembre 2026 publiées le 14 octobre 2026, et séries annuelles 2019, 2024, 2025.
  • Département du Trésor des États-Unis, résultats de l’exercice budgétaire clos le 30 septembre 2026. Dépêche Agence France-Presse.
  • Cour suprême des États-Unis : supremecourt.gov  ·  Douanes américaines, procédure de remboursement : cbp.gov
  • Bureau of Economic Analysis, commerce extérieur américain : bea.gov
  • United States International Trade Commission : usitc.gov  ·  Fonds monétaire international, Perspectives de l’économie mondiale : imf.org

(1) Denis Deschamps, « OPA sur le Groenland, une esquisse du monde de demain, 2. Un impératif stratégique pour Donald Trump », 11 février 2025. https://denisdeschamps.com/reflexion-opa-sur-le-groenland-une-esquisse-du-monde-de-demain-2-un-imperatif-strategique-pour-donald-trump/

(2) Denis Deschamps, « Les États-Unis ont un besoin vital du Groenland pour leur projet de bouclier antimissiles, affirme Trump », 14 janvier 2026. https://denisdeschamps.com/analyse-les-etats-unis-ont-un-besoin-vital-du-groenland-pour-leur-projet-de-bouclier-antimissiles-affirme-trump/

(3) Denis Deschamps, « Cent millions de barils annoncés, vingt-cinq millions réellement nouveaux », 5 octobre 2026. https://denisdeschamps.com/analyse-cent-millions-de-barils-annonces-vingt-cinq-millions-reellement-nouveaux/

Partager :