
« Le Groenland va jouer un rôle « sans égal » pour la sécurité de l’Europe et des Etats-Unis »
Donald Trump a annoncé hier soir sur Truth Social qu’une « exploration pétrolière, gazière et minière massive » se préparait « dans notre nouveau et magnifique Groenland ».
Un accord tripartite entre Washington, Copenhague et Nuuk a été signé le 22 septembre au siège des Nations unies. Il reconnaît expressément la souveraineté danoise.
« Une exploration pétrolière, gazière et minière massive s’apprête à commencer dans notre nouveau et magnifique Groenland ! »
① Les deux arguments du message
Le premier est militaire. Le président américain décrit un verrou : « Toute attaque visant les États-Unis devra passer par le Groenland, où nos moyens de défense abattront systématiquement les drones, les missiles, ou tout autre type d’armement restant encore à concevoir. » Il invoque un triple avantage « de temps, de position et de ligne de visée comme nulle part ailleurs dans le monde », valable pour une offensive comme pour une riposte.
Le second est minier : « Des experts affirment que la quantité de pétrole facilement accessible y est bien supérieure à celle de n’importe quel autre territoire. » Aucun détail n’accompagne cette affirmation, ni calendrier, ni opérateur, ni périmètre.
Sources : Publication de Donald Trump sur Truth Social, 13 octobre 2026 ; dépêche AFP du 14 octobre ; accord américano-danois du 27 avril 1951 et accord d’Igaliku du 6 août 2004.
② Trois ressources et deux routes
Ce que le message présente comme une intuition recouvre quatre déterminants connus, que nous décrivions dès le 11 février 2025 dans le deuxième volet de la série OPA sur le Groenland (1).
Les terres rares d’abord. L’île recèle des gisements inexploités de ces dix-sept éléments devenus indispensables aux aimants permanents, donc aux véhicules électriques, aux éoliennes en mer, à l’électronique et à l’armement. Nous relevions que leur consommation mondiale serait multipliée par sept d’ici 2040 selon l’Agence internationale de l’énergie, et que la Chine en contrôle non pas les gisements, répandus dans toute la croûte terrestre, mais le raffinage, activité coûteuse en énergie, en eau et en produits chimiques polluants.
La trajectoire balistique ensuite. Le Groenland se situe sur la route la plus courte entre la Russie et les États-Unis, celle qui passe par le pôle. Nous le qualifiions de « poste de vigie » face au passage des sous-marins russes et des missiles intercontinentaux, la plus grande base sous-marine du monde, Zapadnaïa Litsa, se trouvant à l’ouest de la péninsule de Kola. C’est la fonction de la base de Pituffik, maillon de la défense antimissile américaine, et c’est ce que le président américain désignait en janvier lorsqu’il déclarait que le territoire était « vital pour le Dôme d’Or, le projet de bouclier antimissile que nous construisons » (2).
Les routes maritimes enfin, et elles sont deux. La fonte de la banquise ouvre le passage du Nord-Est, qui raccourcit d’un quart le trajet entre l’Asie et l’Europe, évite Suez et Malacca, et que Pékin nomme la « route de la soie polaire ». La Chine, qui se présente comme un État « quasi arctique » et siège comme observateur au Conseil de l’Arctique depuis 2013, détient déjà une licence d’exploitation sur l’île. La seconde route est militaire : le Groenland commande, avec l’Islande et le Royaume-Uni, l’accès des flottes russes à l’Atlantique Nord.
Sources : Denis Deschamps, 11 février 2025 et 14 janvier 2026 ; dépêche AFP du 14 octobre 2026.
Grille de lecture
Trois lectures de la formule « sans égal pour la sécurité de l’Europe ».
I. La sécurité évoquée est aussi celle des approvisionnements
La formule présidentielle se lit spontanément dans son sens militaire, celui des bases et du bouclier. Elle en comporte un second, que l’annonce rend explicite en y joignant le pétrole, le gaz et les mines.
Un baril produit au Groenland n’a pas vocation à traverser l’Atlantique en sens inverse pour rejoindre les raffineries du golfe du Mexique. Son débouché naturel est le marché européen, vers lequel la distance est la plus courte, et dont la demande est la plus assurée. Il en va de même du gaz, et des terres rares que les constructeurs européens cherchent précisément à sécuriser.
La formule prend alors tout son sens : la sécurité de l’Europe que décrit Washington est celle de ses approvisionnements, assurée par une production que les États-Unis contrôleront. Le dispositif de défense n’en est pas la finalité, il en est la garantie.
Sources : Publication du 13 octobre 2026 ; analyse de l’auteur.
II. Une dépendance peut en remplacer une autre
Cette perspective appelle une mise en garde, et elle ne relève pas de la conjecture puisqu’un précédent vient de se produire.
L’Union européenne importe aujourd’hui la moitié du gazole des États-Unis. Début octobre, Washington a menacé d’interdire ces exportations pour obtenir des Européens qu’ils puisent dans leurs stocks stratégiques. La Commission avait averti qu’une telle interdiction « porterait atteinte à notre confiance dans les États-Unis en tant que partenaire fiable », et la menace a été retirée en échange d’un engagement européen (3). Onze jours séparent ce dénouement de l’annonce groenlandaise.
Le raisonnement se tient donc en une phrase. Réduire une dépendance à la Chine et à la Russie en la reportant sur un fournisseur unique, fut-il allié, revient à changer de créancier. L’Europe a d’ailleurs engagé l’autre voie : la Commission a retenu le 9 octobre quarante-six nouveaux projets miniers et de raffinage sur le sol européen. Les deux stratégies ne se complètent qu’à la condition qu’aucune ne soit abandonnée au profit de l’autre.
Sources : Denis Deschamps, 5 octobre 2026 ; Commission européenne, 9 octobre 2026 ; dépêches AFP.
III. Ce que l’annonce ne peut pas décider
Reste la question de l’exécution, et elle est double.
La compétence minière appartient à Nuuk depuis le statut d’autonomie renforcée de 2009, et le Groenland a mis fin à l’exploration pétrolière sur son territoire le 16 juillet 2021, à terre comme en mer. Sa ministre des Ressources naturelles, Naaja Nathanielsen, avait invoqué la protection de la nature et de la pêche, mais aussi la rentabilité, une analyse économique concluant à des rendements très inférieurs aux attentes des compagnies. Le moratoire n’annule pas les licences antérieures : une société texane opère dans l’est sur des permis de 2015 et 2018, a débarqué du matériel sans autorisation en août, et attend toujours le feu vert groenlandais pour son premier forage.
La géologie oppose la seconde objection. Entre 2010 et 2011, Cairn Energy a foré huit puits au large de l’ouest de l’île pour environ 600 millions de dollars sur la seule année 2011, sans découverte commerciale. Selon les recensements disponibles, une quarantaine de forages réalisés en cinquante ans n’ont donné aucun résultat exploitable. L’évaluation de 52 milliards de barils équivalent pétrole citée pour l’Arctique groenlandais porte sur des ressources non découvertes, estimation géologique présentée sans référence aux coûts : elle représenterait 17 % des 303 milliards de barils de réserves prouvées du seul Venezuela. Le secteur minier dit la même chose : 135 permis, plus de soixante entreprises, deux mines en activité.
Sources : Statut d’autonomie du Groenland de 2009 ; décision du gouvernement groenlandais du 16 juillet 2021 ; United States Geological Survey ; OPEP, réserves prouvées fin 2024 ; dépêches AFP.
Le Groenland jouera donc bien un rôle sans égal pour la sécurité de l’Europe. La question qui demeure porte sur le sens du mot sécurité, et sur l’identité de celui qui en fixera le prix.
Un territoire de 57 000 habitants décide encore de ses permis miniers. C’est, aujourd’hui, la seule variable que Washington ne contrôle pas encore.
Denis Deschamps
Docteur en sciences politiques · Décryptage géopolitique & géo-économie
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Sources
- Publication de Donald Trump sur Truth Social, 13 octobre 2026. Dépêche Agence France-Presse, Washington, 14 octobre 2026.
- United States Geological Survey, ressources de l’Arctique : usgs.gov
- Gouvernement du Groenland, Naalakkersuisut : naalakkersuisut.gl · Gouvernement du Danemark : stm.dk
- Accord d’Igaliku, 6 août 2004 : state.gov · Conseil de l’Arctique : arctic-council.org
(1) Denis Deschamps, « OPA sur le Groenland, une esquisse du monde de demain, 2. Un impératif stratégique pour Donald Trump », 11 février 2025. https://denisdeschamps.com/reflexion-opa-sur-le-groenland-une-esquisse-du-monde-de-demain-2-un-imperatif-strategique-pour-donald-trump/
(2) Denis Deschamps, « Les États-Unis ont un besoin vital du Groenland pour leur projet de bouclier antimissiles, affirme Trump », 14 janvier 2026. https://denisdeschamps.com/analyse-les-etats-unis-ont-un-besoin-vital-du-groenland-pour-leur-projet-de-bouclier-antimissiles-affirme-trump/
(3) Denis Deschamps, « Cent millions de barils annoncés, vingt-cinq millions réellement nouveaux », 5 octobre 2026. https://denisdeschamps.com/analyse-cent-millions-de-barils-annonces-vingt-cinq-millions-reellement-nouveaux/