
Asma Mhalla — Éditions du Seuil, 2024
Et si la prochaine guerre ne visait ni un territoire ni une frontière, mais le seul terrain qui nous reste vraiment intime : notre cerveau ?
C’est l’hypothèse, glaçante et stimulante, que développe Asma Mhalla dans Technopolitique. Spécialiste des enjeux politiques de la tech, enseignante à Sciences Po et à l’École polytechnique, elle nous prévient d’emblée : la technologie n’est pas un outil neutre que l’on régule à la marge. Elle est devenue politique par nature, un fait de puissance qui redessine la souveraineté, la démocratie et la conflictualité.
Le point de bascule : la guerre techno sino-américaine
Mhalla situe d’emblée le cœur de la rivalité mondiale sur le terrain technologique :
« Les rivalités se cristallisent autour d’une compétition technologique à couteaux tirés entre Chine et États-Unis. Intelligence artificielle civile, reconquête de l’espace, climate tech, chiffrements quantiques et post-quantiques, armes autonomes et intelligence artificielle à usages militaires… »
C’est là que se rejoint mon propre constat de géo-économiste : l’infrastructure technologique est systémique et devient un nœud stratégique en géopolitique. Qui maîtrise la couche technologique (câbles fibre-optique, data centers, puissance de calcul, énergie, puissance de traitement, algorithme, extra-territorialité) maîtrise demain la hiérarchie des puissances.
Le concept central : la « Technologie Totale »
C’est l’apport théorique majeur du livre. Mhalla part d’une intuition contre-intuitive :
« À première vue, quels points communs peut-on trouver entre un réseau social, un outil d’intelligence artificielle générative, un satellite en orbite basse, un logiciel de reconnaissance faciale, un câble sous-marin, une arme autonome, un logiciel de police ou de justice prédictive ? […] Sauf qu’en les mettant en système se dessine un projet sous-tendu par toutes ces infrastructures qui semblent isolées les unes des autres : le projet de “Technologie Totale”. La Technologie Totale est d’abord une ambition politique de contrôle, de pouvoir et de puissance, mise en musique à la fois par les États (BigState) et les géants technologiques (BigTech) selon des partitions qui souvent se recoupent. »
Et elle pousse le concept jusqu’à sa portée idéologique :
« La Technologie Totale est une idéologie, mais une idéologie pas comme les autres. La Technologie Totale est une “idéologie-monde”. »
Les BigTech : ni acteurs, ni outils, mais infrastructure ET superstructure
C’est l’autre rupture conceptuelle de l’ouvrage. Les géants technologiques ne sont pas de simples entreprises que l’on régule :
« Les BigTech sont avant tout des acteurs-systèmes, à la fois instables, volatiles et structurels, qui participent “systémiquement” à conditionner les structures du pouvoir contemporaines dont nous peinons encore à prendre la mesure endémique. »
« Les BigTech ne sont pas des acteurs du système, ils sont à la fois l’infrastructure — la condition du nouveau système économique — et la superstructure, en tant qu’entités idéologiques et politiques. »
En détournant ainsi le vocabulaire marxien, Mhalla dit l’essentiel : les plateformes ne se contentent plus de produire des biens, elles produisent les conditions mêmes du pouvoir économique et politique. C’est le « Léviathan à deux têtes », BigTech et BigState liés par un continuum fonctionnel.
La thèse qui dérange : la militarisation des esprits
Le sous-titre n’est pas une formule : « Comment la technologie fait de nous des soldats ». Les technologies de l’hypervitesse, à la fois civiles et militaires, effacent la frontière entre le front et l’arrière. L’information est une arme, la perception un champ de manœuvre, et nos cerveaux deviennent l’ultime champ de bataille. Face à cela, l’autrice oppose la figure du BigCitizen : un citoyen technologiquement politisé, capable de revendiquer une gouvernance collective des infrastructures critiques.
Mes réserves de lecteur
Soyons exigeants, car la pensée de Mhalla le mérite.
Une lecture parfois difficile. C’est ma principale réserve. Le langage de certains passages est obscur ; certains développements et certains concepts manquent de clarté et de cohérence. La densité conceptuelle, qui fait la richesse du livre, en alourdit aussi la lecture : on aimerait que la puissance des idées soit servie par une expression plus accessible, à la hauteur de l’enjeu citoyen que l’autrice revendique.
Une grille puissante, parfois surplombante. Le concept de Technologie Totale est d’une grande force heuristique, mais il tend à tout absorber. À vouloir lire chaque phénomène à travers le prisme de la convergence BigTech/BigState, on risque de gommer les frictions réelles, régulatoires, juridiques, géopolitiques, qui opposent encore Washington à ses plateformes, ou Bruxelles à la Silicon Valley.
Une cartographie des puissances à approfondir. Le technototalitarisme chinois, le capitalisme de surveillance américain et la voie régulatrice européenne relèvent de logiques distinctes, aux racines historiques et philosophiques opposées. Une comparaison plus systématique aurait musclé la démonstration.
Le passage à l’action. La figure du BigCitizen est séduisante, mais demeure plus incantatoire qu’opérationnelle. Le diagnostic est brillant, les leviers, eux, restent esquissés.
Mon verdict
« Technopolitique » est un livre nécessaire, dense, exigeant, qui a le mérite rare de nommer le réel : la technologie n’est pas un secteur, c’est désormais le système nerveux du pouvoir. Asma Mhalla nous offre une grammaire pour penser le siècle qui vient, celui où la souveraineté se jouera autant dans les semi-conducteurs, les câbles sous-marins et les modèles d’IA que sur les champs de bataille classiques.
Pour le dirigeant comme pour le citoyen, le message est le même : rester lucide est devenu un acte de résistance.
La vraie question n’est donc pas « faut-il réguler la tech ? », mais : sommes-nous encore capables de penser, et donc de décider, par nous-mêmes ?
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