Vous apporter une grille de lecture pour décrypter analyser comprendre le monde

[LECTURE] L’Empereur et les milliardaires rouges

Christine Ockrent — Éditions de l’Observatoire, mars 2023

On ne présente plus Christine Ockrent. Journaliste, ancienne présentatrice du 20 heures d’Antenne 2, directrice de la rédaction de L’Express, puis directrice générale déléguée de l’Audiovisuel extérieur de la France, elle anime depuis 2013 l’émission Affaires étrangères sur France Culture. Auteure d’une vingtaine d’ouvrages, elle suit la Chine depuis longtemps. Sa méthode ici n’est pas celle du sinologue : c’est celle de l’enquêtrice. Elle procède par portraits, et c’est précisément ce qui donne au livre sa force.

Le livre

Le récit s’ouvre sur le sacre : le XXᵉ Congrès du Parti communiste, novembre 2022, un rituel « immuable et grandiose » où tout est rouge, à l’exception des costumes noirs des 2 296 délégués. Xi Jinping obtient son troisième mandat.

Ockrent remonte ensuite à la genèse. Deng Xiaoping, l’ouverture, l’appel implicite à s’enrichir. Et cette galerie d’ascensions vertigineuses, presque toutes parties de rien : Xu Jiayin, patron d’Evergrande, fils de paysans pauvres du Henan qui a connu la malnutrition ; Yu Minhong, fondateur de New Oriental, fils d’un paysan illettré ; Pan Shiyi, roi de l’immobilier de prestige, qui allait pieds nus à l’école. Puis la génération suivante, celle des fuerdai, les riches de seconde génération, Zhang Yiming, fondateur de ByteDance et de TikTok.

Puis vient la reprise en main. Et le livre bascule.

Le concept clé : le « double darwinisme »

C’est la grille de lecture la plus opérante du livre.

Premier darwinisme, économique. Le « socialisme de marché aux caractéristiques chinoises » soumet les entreprises à une concurrence d’une férocité inconnue en Occident. Tous les coups sont permis. Ockrent raconte la guerre homérique de l’eau minérale entre Nongfu Spring et Wahaha, et l’éviction de Danone en 2009 au terme d’une bataille judiciaire inéquitable. Régulation minimale, guanxi omniprésent, croissance foudroyante.

Second darwinisme, politique. À partir de 2012, l’arrivée de Xi Jinping substitue à la tolérance de l’ère Deng une suspicion méthodique. Le milliardaire n’est plus un allié du développement, il est un pouvoir concurrent à discipliner.

Les chiffres donnent le vertige :

  • Le secteur de l’enseignement privé éradiqué en quelques mois en 2021, au nom de la « prospérité commune ». New Oriental perd 80 % de sa capitalisation en moins d’un an.
  • La « campagne de rectification » du numérique, ouverte par l’annulation de l’introduction en bourse d’Ant Financial en novembre 2020. Plus de 1 000 milliards de dollars de capitalisation effacés en deux ans.
  • La lutte anticorruption : « les mouches, les tigres et les renards », avec plus de deux millions de fonctionnaires poursuivis en dix ans. Wu Xiaohui (Anbang), marié à la petite-fille de Deng Xiaoping : 18 ans de prison pour un détournement allant jusqu’à 12 milliards de dollars. Un dirigeant de Huarong : condamné à mort et exécuté en 2021.

Et les méthodes : enlèvements de trois jours (Fosun) ou de cinq ans et demi (Xiao Jianhua, groupe Tomorrow, pourtant détenteur d’un passeport canadien), y compris au-delà des frontières. L’opération Sky Net, lancée en 2015, aurait rapatrié plus de 10 000 personnes depuis 120 pays.

La phrase qui résume tout est de Jack Ma lui-même :

« Aucun chef d’entreprise chinois n’a connu une belle fin. »

Ce que le livre dit de notre monde

Trois enseignements majeurs pour le décideur européen.

1. La subordination du capital au politique. C’est la différence de nature, et non de degré, avec l’Occident. En Chine, la fortune n’achète pas le pouvoir : elle est concédée par lui, et révocable. La « campagne de rectification » vise, dans une logique marxiste revisitée, à étendre l’appropriation publique des moyens de production à deux domaines nouveaux : les technologies et les données. Comprendre cela, c’est comprendre pourquoi négocier avec une entreprise chinoise n’est jamais un acte purement commercial.

2. L’imbrication sino-américaine, bien plus profonde qu’on ne le dit. C’est le constat le plus contre-intuitif du livre. Goldman Sachs et Fidelity au capital d’Alibaba dès 1999. Sequoia Capital parmi les premiers investisseurs de TikTok. New Oriental introduit à New York, Didi aussi. Les enfants dans les universités américaines, la fille de Xi Jinping a étudié à Harvard. Ce que ces portraits démontrent, c’est que le découplage est bien plus difficile, et sans doute pour partie contreproductif, que les discours ne le laissent croire.

3. L’Europe sommée de choisir. Ockrent conclut sans ambiguïté :

Entre le découplage américain et le derisking revendiqué par Bruxelles, la voie européenne reste largement à inventer.

Mes réserves de lecteur

Soyons exigeants.

Le format du portrait a ses limites. La galerie est brillante, vivante, documentée, mais elle raconte la Chine par ses individus plutôt que par ses structures. On aurait aimé davantage sur le modèle économique d’ensemble : la place des entreprises d’État, le rôle des gouvernements locaux dans le financement de la croissance, l’articulation entre secteur privé et priorités industrielles du plan.

Le temps long manque. Le livre saisit admirablement le moment Xi, mais consacre peu de place à ce qui le précède et l’explique : la stratégie centenaire (le marathon de 100 ans), la montée en gamme technologique, la conquête méthodique qui a fait de la Chine le premier partenaire commercial de plus de 90 % des pays du monde. La reprise en main des milliardaires n’est pas un caprice autoritaire : c’est un arbitrage stratégique, sacrifier une part de dynamisme privé pour sécuriser le contrôle des données et des technologies critiques dans la perspective de l’affrontement avec Washington.

Une question laissée ouverte. Si le régime détruit ainsi ses champions, quel en est le coût réel sur l’innovation et l’attractivité des capitaux ? Le livre pose la question ; l’analyse économique reste à faire.

Ma contre-hypothèse : et si la reprise en main était une préparation ?

C’est le point où je m’écarte de la lecture dominante, la sienne comme celle de la plupart des commentateurs occidentaux, qui voient dans la mise au pas des milliardaires un réflexe autoritaire, une paranoïa de despote, au mieux une opération de survie politique.

Reprenons les faits avec cette hypothèse en tête. Ce que le pouvoir a frappé, ce ne sont pas les entreprises : ce sont les personnalités. Jack Ma n’est pas tombé pour avoir mal géré Alibaba, mais pour avoir parlé, publiquement, devant un parterre de régulateurs, en octobre 2020. Ce que le Parti a éliminé, c’est le risque de personnalisation : le dirigeant-star qui confond son entreprise avec lui-même, qui prend des positions politiques, qui devient un contre-pouvoir. Les groupes, eux, existent toujours.

Observons ensuite où l’argent a été chassé, et vers où il a été redirigé. La répression a visé les secteurs de rente et de captation : l’immobilier spéculatif, les cours particuliers, le divertissement en ligne, les jeux vidéo… tout ce qui enrichit sans construire de puissance. Pendant ce temps, les moyens ont afflué vers les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle, les batteries, le véhicule électrique, le spatial. On ne détruit pas une économie : on réoriente une allocation de capital vers ce qui compte dans un affrontement de puissance.

Le résultat est sous nos yeux. BYD dépasse Tesla. CATL domine la batterie mondiale. Huawei survit à l’embargo américain et revient par la porte des puces. Les modèles chinois d’IA rattrapent les américains à une fraction du coût. Ce ne sont plus des empires personnels : ce sont des instruments de puissance nationale.

Un champion national dont le patron ne fait pas d’ombre au pouvoir est infiniment plus utile qu’un milliardaire imprévisible.

Dans cette lecture, la « prospérité commune » n’est pas un slogan égalitariste : c’est une discipline de guerre économique. On aligne l’appareil productif sur l’objectif stratégique, on supprime les féodalités, on met le capital privé au service du plan. Exactement ce que font, en temps de conflit, les économies de mobilisation.

Reste que cette hypothèse a ses failles, et l’honnêteté commande de les dire : le coût sur l’esprit d’entreprise est réel, les capitaux fuient vers Singapour, les jeunes diplômés se détournent du risque, et l’innovation de rupture naît rarement sous surveillance. La question demeure entière :

le pari de Xi est-il celui d’un stratège ou celui d’un homme qui a confondu contrôle et puissance ?

L’Histoire tranchera. Mais nous aurions tort de tenir la réponse pour acquise.

Mon verdict

L’Empereur et les milliardaires rouges se lit comme un roman et instruit comme une enquête. Sa force est de rendre charnel un mécanisme que les analyses institutionnelles laissent abstrait : la manière dont un pouvoir absolu fabrique, utilise, puis reprend.

Pour tout dirigeant qui travaille avec la Chine, le message est limpide : votre interlocuteur n’est jamais seulement votre interlocuteur. 

La vraie question que laisse le livre : entre le découplage américain et la naïveté européenne, quelle stratégie nous reste-t-il pour traiter avec une puissance où l’économie n’est qu’un instrument du politique ?

Et vous, dirigeants qui commercez avec la Chine : avez-vous intégré que votre partenaire économique n’est jamais totalement libre de ses décisions ? 

#Chine #Géopolitique #Géoéconomie #XiJinping #ChristineOckrent #Souveraineté #Derisking #StratégieDentreprise #BigTech #24hSurLaPlanètePhilosophie #FractureSociale #sociologie

Partager :