
Julian Jackson – De Gaulle – Mémoires de guerre : « une certaine idée de la France ».
Il aura fallu un Britannique pour écrire la meilleure biographie de de Gaulle.
Julian Jackson enseigne l’histoire de la France contemporaine à l’Université Queen Mary, à Londres. Il a passé sa vie de chercheur sur nos années les plus difficiles : l’Occupation, Vichy, le procès Pétain. Plus de 1.200 pages, des archives et des mémoires étudiés pendant des années, le prix Duff Cooper. Et un titre emprunté à la première phrase des Mémoires de guerre : « une certaine idée de la France ».
Je viens de le refermer. Quel monument.
Ce n’est pas un récit, c’est un voyage. À travers la France, et à travers le temps qui traverse la France. Un voyage parmi un peuple, ses difficultés, son ardeur, son sursaut. Les Trente Glorieuses y apparaissent pour ce qu’elles furent vraiment : non pas une embellie économique, mais une reconstruction politique, l’effort d’un pays pour se redonner de la grandeur et un destin.
Et c’est un voyage qui ne prétend jamais entrer dans la tête de de Gaulle, illisible pour ses contemporains, inacceptable pour beaucoup. Jackson fait autre chose, et c’est la force du livre : il suit la ligne d’un destin, pas à pas, avec une obsession unique et jamais démentie. La France, et sa grandeur.
C’est en le refermant que la question du présent devient inconfortable.
De Gaulle pensait en décennies. Il a conçu la dissuasion pour un demi-siècle, refusé deux fois l’élargissement, quitté le commandement intégré de l’OTAN, fondé des institutions qui nous survivent, voire qui nous tiennent à bout de bras. Nous programmons à cinq ans, au rythme des échéances électorales.
Or le monde qui vient est celui du temps long. La Chine a fixé son échéance à 2049. L’Europe redécouvre qu’elle dépend d’autrui pour son énergie, ses semi-conducteurs, ses terres rares et une part de sa défense. Et la France s’interroge sur ses moyens au moment précis où elle en aurait le plus besoin.
La grandeur, chez de Gaulle, n’était pas une nostalgie. C’était une obsession et une méthode : se fixer un rang, voire retrouver son rang, puis s’en donner les moyens.
La question n’est donc pas de savoir qui sera le prochain de Gaulle. Il n’en apparaît qu’un par siècle, dit-on. Mais elle n’en est pas moins violente à l’heure où la guerre réapparaît sur le continent européen : quand il faut impérativement penser le temps long, un pays peut-il encore avoir un destin alors qu’il se laisse porter par des soubresauts court-termistes aux relents de IVe République ?