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[LECTURE] Chine, la revanche de l’empire. La fin de l’Occident ?

Et si le basculement du monde ne se jouait pas dans le fracas d’une guerre, mais dans le silence d’un temps long que l’Occident a cessé de mesurer ?

C’est la question que l’on pourrait se poser à la lecture du titre du livre d’Alain Bauer. Parfois inégal, l’ouvrage attire notre attention sur l’essentiel : la Chine « n’émerge » plus, elle revient. Elle ne rattrape pas l’Occident, elle se réinstalle dans une position qu’elle considère comme historiquement sienne, celle d’empire du milieu.

Le point de bascule : Tianjin, 31 août 2025

Bauer fait du sommet de l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS) le marqueur d’une rupture. Et il a raison de le souligner :

« En ouvrant, le 31 août (2025), le sommet de l’OCS, le président Xi Jinping a donc réussi une mobilisation historique contre l’Occident “américain”, déjà en voie de dislocation. »

Plus de vingt chefs d’État, dix organisations internationales, le plus grand sommet de l’histoire de l’OCS. Ce n’est pas un détail diplomatique : c’est une démonstration de gravité, au sens physique du terme. Pékin attire, agrège, structure.

Et surtout, Xi Jinping y dépose une pierre normative :

« Il a lancé son projet de Global Governance Initiative : respecter l’égalité souveraine, se conformer à l’État de droit international, pratiquer le multilatéralisme, préconiser une approche centrée sur les personnes et se concentrer sur la prise de mesures concrètes. »

Le glissement est majeur, et c’est tout l’enjeu : la Chine cesse d’être observatrice, suiveuse et docile, elle devient productrice de normes. Elle ne conteste plus seulement l’ordre occidental, elle propose le sien, avec son vocabulaire, ses institutions, ses banques, ses infrastructures.

Ce que le livre éclaire bien : la patience comme stratégie

La grande force de Bauer est de réinscrire l’événement dans le temps long. Le sommet de Tianjin n’est pas un point de départ, c’est un point d’aboutissement. L’aboutissement d’une avancée méthodique, militaire, technologique et industrielle, que l’Occident a longtemps regardée avec condescendance.

Mes réserves de lecteur

Soyons exigeants, car le sujet le mérite.

Quelques longueurs. L’ouvrage souffre par moments d’un effet d’accumulation, notamment lorsque les discours sont repris dans leur intégralité, dans le corps du texte comme dans les annexes (60 pages sur 300). L’ouvrage aurait gagné en densité par une analyse plus dense, et mieux contenir les citations. 

Un projet géostratégique sous-exploité. C’est ma principale frustration. Le projet des Nouvelles Routes de la Soie méritait d’être bien plus approfondi. On aurait aimé y lire :

  • la philosophie du marathon des 100 ans, cette grande géostratégie de patience méthodique qui vise le dépassement à l’horizon d’un siècle ;
  • l’évolution industrielle, économique et financière de la Chine, et sa montée en gamme vers des produits et des services à forte valeur ajoutée ;
  • cette avancée à bas bruit, sur le temps long, qui a fait de la Chine le premier partenaire commercial de plus de 90 % des pays du monde.

C’est précisément là que se joue la « revanche de l’empire ».

Une dualité manquante. Enfin, il aurait été passionnant d’étudier la dualité du projet chinois avec la stratégie MAGA de Donald Trump visant à relancer le leadership américain. Deux récits de puissance qui se font face, et avec eux la montée en puissance du piège de Thucydide : ce moment où une puissance établie et une puissance montante se précipitent vers l’affrontement faute d’avoir su penser leur coexistence. Le livre l’effleure ; il aurait pu en faire son cœur.

Mon verdict

« Chine, la revanche de l’empire » est un livre utile, parfois inégal, mais intéressant tout de même. Il a le mérite de nommer le basculement et d’en dater l’accélération. À nous, dirigeants, décideurs, lecteurs attentifs et exigeants, d’en tirer la conséquence stratégique : le temps long n’est pas un horizon abstrait, c’est un champ de bataille. Et sur ce terrain, la Chine joue avec un siècle d’avance dans la tête.

La vraie question n’est donc pas « la fin de l’Occident ? », mais : avons-nous encore une stratégie à la hauteur de notre temps ?

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