
1,3 milliard d’êtres humains ont connu leur été le plus chaud, et 35 000 personnes en sont mortes en Europe. Ces records cachent une chose : le phénomène n’a pas atteint son pic.
LE SUJET
Trois publications parues ce jour racontent, séparément, un été difficile. Assemblées, elles disent tout autre chose :
- La première, une étude inédite du Lancet Countdown Europe, mesure l’exposition sanitaire des 850 plus grandes villes du continent.
- La deuxième, une analyse des données du programme européen Copernicus, établit que 1,3 milliard de personnes ont vécu leur été boréal le plus chaud.
- La troisième, publiée par l’agence américaine d’observation océanique et atmosphérique, porte à 75 % la probabilité qu’El Niño devienne le plus puissant jamais enregistré depuis le début des relevés, en 1950.
Le rapprochement de ces trois dépêches fait apparaître une donnée que leur lecture séparée dissimule : le pic du phénomène est attendu entre octobre et décembre. Les records de cet été ont donc été atteints avant lui, porteurs de promesses brulantes pour 2027.
« L’actuel épisode pourrait être plus puissant que tout ce que nous avons observé jusque-là. »
Celeste Saulo, secrétaire générale de l’Organisation météorologique mondiale.
LES FAITS
L’analyse repose sur le modèle climatique ERA5 de Copernicus, qui agrège depuis 1970 des mesures satellitaires, des stations au sol, en mer et dans les airs, ainsi que des modélisations couvrant le monde entier heure par heure.
Elle établit que 52 pays, sur tous les continents, ont battu leur record de température sur l’ensemble de l’été météorologique de l’hémisphère nord. En Europe, onze pays dont l’Espagne et l’Italie ont battu leur record de moyenne estivale, la France et la Suisse dépassant de plus de 3 °C la moyenne des étés 1991-2020.
Un décompte effectué à partir des bilans sanitaires de huit pays européens totalise au moins 35 000 décès en excès ou directement liés à la chaleur entre la mi-juin et la fin août.
Hors d’Europe, la répartition est révélatrice des vulnérabilités. Sur les 1,3 milliard de personnes concernées, 450 millions vivent en Afrique, où dix-huit pays ont battu leur record, de la Mauritanie à l’Éthiopie. L’Ouganda et le Soudan dépassent de plus de 2 °C les normales, écart rare à ces latitudes. Au Soudan, qui affronte la pire crise alimentaire au monde sur fond de guerre, le Nil est à un niveau anormalement bas et le retard des pluies a laissé les terres agricoles en friche. En Amérique centrale et australe, neuf pays ont connu leur période la plus chaude. Au Panama, la sécheresse a conduit les autorités à réduire le passage des navires dans le canal par lequel transite 5 % du commerce maritime mondial. En Indonésie, près de cent millions de personnes ont vécu leur période la plus chaude, et les incendies de Bornéo et de Sumatra ont propagé jusqu’en Malaisie un panache de fumée toxique ayant entraîné la fermeture d’écoles.
L’étude du Lancet Countdown Europe, qui croise pour la première fois vingt-huit indicateurs à l’intersection du climat et de la santé, documente pour sa part une dégradation continue. La mortalité liée à la chaleur a augmenté de près de 161 % dans les villes d’Europe du Sud entre les périodes 1991-2000 et 2015-2024. Les conditions climatiques propices à la transmission de la dengue ont progressé de 369 % dans les villes d’Europe de l’Est, tandis que les concentrations de pollen ont plus que doublé dans le sud et l’est du continent. L’Europe est le continent qui se réchauffe le plus vite, à un rythme environ deux fois supérieur à la moyenne mondiale.
La même étude établit pourtant que l’adaptation produit des effets mesurables. Plus de 1 500 actions ont été recensées, et dans 88 % des 533 villes européennes de plus de cent mille habitants, la chaleur urbaine de surface a diminué de 0,7 °C entre 2014 et 2019, les villes ayant le plus végétalisé obtenant les baisses les plus marquées. Les auteurs signalent les limites de leurs travaux, les données municipales masquant les écarts internes aux villes et les coûts pour les systèmes de santé n’ayant pu être intégrés.
LA GRILLE DE LECTURE GEOPOLITIQUE
1. Une chronologie inversée : le pic est devant nous.
L’erreur d’interprétation la plus probable consisterait à lire cet été comme un sommet dont on redescend. La NOAA (National Oceanic and Atmospheric Administration) situe le pic d’El Niño entre octobre et décembre, et a relevé sa probabilité d’intensité inédite de 69 % à 75 % en un mois. S’y ajoute un mécanisme physique documenté : l’année qui suit un épisode, la chaleur emmagasinée dans l’océan se libère dans l’atmosphère, ce qui conduit de nombreux climatologues à annoncer 2027 comme l’année la plus chaude jamais enregistrée.
L’été que nous venons de vivre n’était donc pas le sommet, mais la pente.
Cette inversion de perspective a une conséquence économique directe, et elle est chiffrée. Les travaux de Christopher Callahan et Justin Mankin, publiés dans Science en 2023, attribuent 4 100 milliards de dollars de pertes de revenu mondial à l’épisode de 1982-1983 et 5 700 milliards à celui de 1997-1998. Surtout, ces auteurs établissent que le ralentissement de croissance persiste au moins cinq ans dans les régions touchées, et parfois jusqu’à quatorze.
Un El Niño n’est pas une mauvaise année : c’est une décennie de croissance dégradée.
Il convient enfin de distinguer ce que les dépêches distinguent elles-mêmes : El Niño est une oscillation naturelle revenant tous les deux à sept ans, qui amplifie une tendance de fond sans la créer. Que l’Europe se réchauffe deux fois plus vite que la moyenne mondiale ne lui doit rien.
2. Exposition et dépendance : la boucle.
La tendance de fond est attribuée par les auteurs de l’étude principalement à la combustion du charbon, du pétrole et du gaz. Les ménages comme les entreprises se trouvent donc dans une position singulière : ils sont simultanément exposés aux effets et dépendants des sources d’énergie qui les produisent. Il ne s’agit pas d’un jugement, mais d’une donnée structurelle, dont la dynamique est observable. La réponse la plus immédiate à la chaleur accroît en effet cette dépendance.
L’Agence internationale de l’énergie a chiffré ce mouvement. Le parc mondial de climatiseurs devrait passer de 1,6 milliard d’unités à 5,6 milliards en 2050, soit dix appareils vendus chaque seconde pendant trente ans, et la demande énergétique liée au rafraîchissement devrait plus que tripler.
La climatisation et la ventilation représentent déjà près de 20 % de l’électricité consommée par les bâtiments dans le monde, ce qui en fait le deuxième moteur de croissance de la demande électrique mondiale après l’industrie. Là où cette électricité demeure carbonée, la boucle se referme : le rafraîchissement accroît la demande, la demande accroît les émissions, les émissions accroissent la température. À l’échelle de la rue, le mécanisme est plus direct encore, un climatiseur rejetant à l’extérieur la chaleur qu’il extrait, au détriment de ceux qui n’en disposent pas.
Cette description n’emporte aucune conclusion sur l’usage de la climatisation, qui sauve des vies pendant les épisodes caniculaires. Elle établit seulement qu’une réponse individuellement rationnelle produit un effet collectivement amplificateur tant que l’électricité qui l’alimente n’est pas décarbonée.
3. La démonstration est faite, l’application ne suit pas.
Le résultat le plus remarquable du Lancet Countdown n’est pas l’ampleur du risque, mais l’efficacité mesurée des remèdes. La littérature académique le corrobore avec précision. L’étude conduite par Tamara Iungman et publiée dans The Lancet en janvier 2023, portant sur 93 villes européennes et 57 millions d’habitants, établit que plus de 4 % de la mortalité estivale y est attribuable aux îlots de chaleur urbains. Porter la couverture arborée à 30 % abaisserait la température des villes de 0,4 °C en moyenne et permettrait d’éviter 2 644 décès prématurés, soit environ un tiers des décès imputables à ces îlots. La couverture arborée moyenne des villes européennes s’établissant aujourd’hui autour de 15 %, l’objectif consiste à la doubler, non à inventer une solution.
C’est précisément ce qui rend le constat des auteurs déconcertant.
Le professeur Cathryn Tonne, qui copilote ces travaux, juge « surprenant » de constater que la majorité des solutions sont « bien connues, mais peu appliquées », et les auteurs pointent d’« importants freins financiers et techniques » ainsi qu’un engagement politique insuffisant.
Pour un dirigeant, la lecture est dépourvue d’ambiguïté : il ne s’agit plus d’un problème de connaissance scientifique, mais d’un problème d’exécution et de financement, c’est-à-dire d’un domaine où l’entreprise dispose à la fois d’une exposition et d’un marché.
4. Du pic à la durée, et le seuil de vivabilité.
La carte publiée par Météo-France pour l’été 2026 illustre ce déplacement mieux qu’aucun récit. Elle ne mesure pas une température de pointe, mais un comptage :
le nombre de jours ayant atteint ou dépassé 35 °C. Son échelle monte jusqu’à 92 jours, c’est-à-dire la totalité de l’été météorologique, du 1er juin au 31 août.
Qu’un institut national ait dû graduer son échelle jusqu’à la saison entière constitue en soi une information : la question n’est plus l’intensité d’un épisode, mais sa durée.
Cette bascule conduit à la notion de seuil de vivabilité. Ce n’est pas la température de l’air qui borne la survie humaine, mais sa combinaison avec l’humidité, mesurée par la température dite du thermomètre mouillé. Au-delà d’un certain seuil, l’évaporation de la sueur ne suffit plus à évacuer la chaleur métabolique et l’hyperthermie survient, quels que soient l’ombre, le repos ou l’hydratation. Steven Sherwood et Matthew Huber avaient fixé ce seuil théorique à 35 °Cdans les Proceedings of the National Academy of Sciences en 2010. Les travaux expérimentaux ultérieurs l’ont sensiblement abaissé : les limites réelles s’établissent entre 25,8 et 34,1 °C pour de jeunes adultes, et entre 21,9 et 33,7 °C pour des personnes âgées. Des conditions non survivables surviennent donc déjà en deçà du seuil canonique.
Sur l’existence d’un indicateur onusien, il convient d’être exact. Les Nations unies n’ont pas créé d’indice unique de jours invivables. Le Programme des Nations unies pour le développement a en revanche établi, avec le Climate Impact Lab, la plateforme Human Climate Horizons, qui projette pour plus de vingt-quatre mille territoires les effets de la chaleur sur la mortalité, la consommation d’énergie et le temps de travail. C’est sur ce dernier point que l’Organisation internationale du travail fournit la donnée la plus directement utile au dirigeant :
d’ici 2030, 2,2 % des heures travaillées dans le monde seraient perdues du fait de la chaleur, soit l’équivalent de 80 millions d’emplois à temps plein et de 2 400 milliards de dollars par an. L’agriculture concentrerait 60 % de ces pertes et la construction 19 %.
QUELLES IMPLICATIONS POUR LES DÉCIDEURS ?
- Traitez 2027 comme une donnée de planification, non comme une hypothèse. Le pic est attendu entre octobre et décembre et l’année suivante est structurellement plus chaude. Vous disposez d’une fenêtre de douze mois pour éprouver vos plans de continuité sur trois points précis : la tenue de vos sites de production en forte chaleur, l’absentéisme et la productivité, et la résistance de vos approvisionnements.
- Cartographiez votre exposition hydrique et logistique. La réduction du trafic dans le canal de Panama démontre qu’une contrainte hydrologique affecte déjà 5 % du commerce maritime mondial. Identifiez lesquels de vos flux dépendent d’un canal, d’un fleuve ou d’une installation consommatrice d’eau, et chiffrez le coût d’un itinéraire de substitution avant d’en avoir besoin.
- Anticipez la contrainte électrique estivale autant que la contrainte hivernale. Le rafraîchissement devient un moteur majeur de la demande. Examinez la performance passive de vos bâtiments, isolation, protection solaire, matériaux et désimperméabilisation, avant d’accroître votre puissance de climatisation installée : le retour est mesurable et il réduit votre exposition au prix du kilowattheure d’été.
- Considérez l’adaptation urbaine comme un marché autant que comme une contrainte. Les auteurs recensent plus de 1 500 actions et identifient des freins financiers et techniques. Végétalisation, matériaux absorbant moins la chaleur, désimperméabilisation, systèmes d’alerte précoce : la demande est documentée, quantifiée et insuffisamment servie.
LA FORMULE À RETENIR
« Ce n’était pas le sommet, c’était la pente : les records de l’été ont été établis avant le pic. Reste une variable que les dirigeants maîtrisent encore, le délai entre ce que l’on sait et ce que l’on applique. »
Denis Deschamps
Docteur en sciences politiques · Décryptage géopolitique & géo-économie
denis@denisdeschamps.com · https://denisdeschamps.com · 2026
#Géopolitique #Climat #Énergie #Adaptation #Entreprises #Transformation
SOURCES
- Dépêches AFP du 10 septembre 2026 : étude du Lancet Countdown Europe sur les 850 plus grandes villes ; analyse des données Copernicus sur l’été boréal ; relevé de la NOAA sur l’intensité d’El Niño.
- Tamara Iungman et al., « Cooling cities through urban green infrastructure: a health impact assessment of European cities », The Lancet, janvier 2023, 93 villes, 57 millions d’habitants.
- Christopher W. Callahan et Justin S. Mankin, « Persistent effect of El Niño on global economic growth », Science, vol. 380, 18 mai 2023, sur la persistance pluriannuelle des pertes de croissance.
- Agence internationale de l’énergie, The Future of Cooling: Opportunities for energy-efficient air conditioning, sur la trajectoire du parc mondial de climatiseurs.
- Steven C. Sherwood et Matthew Huber, « An adaptability limit to climate change due to heat stress », Proceedings of the National Academy of Sciences, 2010, origine du seuil de 35 °C au thermomètre mouillé.
- « A physiological approach for assessing human survivability and liveability to heat in a changing climate », Nature Communications, 2023, révision à la baisse des seuils de survie selon l’âge.
- Programme des Nations unies pour le développement et Climate Impact Lab, plateforme Human Climate Horizons, projections localisées de mortalité, d’énergie et de temps de travail.
- Organisation internationale du travail, Working on a Warmer Planet: The Effect of Heat Stress on Productivity and Decent Work, pertes d’heures travaillées à l’horizon 2030.
- Service Copernicus concernant le changement climatique, réanalyse ERA5, données de référence utilisées pour l’analyse des températures.
- National Oceanic and Atmospheric Administration, Climate Prediction Center, suivi et prévision de l’oscillation australe El Niño.