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[C’est vendredi, la géopo fait son show ] Le trompe-l’œil : l’intelligence artificielle masque l’érosion du commerce mondial

De 80 à 72 % en deux ans. Le rapport annuel de l’Organisation mondiale du commerce chiffre le prix de la fragmentation, et son chef économiste avertit que la résilience apparente des échanges pourrait n’être qu’un effet d’optique.

L’Organisation mondiale du commerce a publié mardi son rapport annuel. Elle y décrit un système parvenu à « un tournant décisif » et avertit qu’un retour à une « politique commerciale unilatérale aurait des coûts importants ». Le diagnostic, en soi, ne surprendra personne. Ce qui mérite l’attention tient à deux données que le rapport met en évidence et qui, rapprochées, modifient la lecture de la conjoncture.

« Nous assistons à une remise en cause des règles commerciales d’une ampleur inédite depuis la création, au lendemain de la Grande Dépression et de la Seconde Guerre mondiale, des institutions multilatérales chargées de garantir un commerce mondial ouvert, stable et prévisible. »

Ngozi Okonjo-Iweala, directrice générale de l’Organisation mondiale du commerce, préface du rapport annuel.

La première de ces données est une vitesse. La seconde est un avertissement du chef économiste de l’organisation, selon lequel la résilience apparente des échanges mondiaux pourrait n’être qu’un effet d’optique produit par un cycle d’investissement dont nul ne sait combien de temps il durera.

Le rapport qualifie la période de « perturbations les plus graves et durables depuis la création du système commercial multilatéral il y a 80 ans », reprenant une formule employée en mars par sa directrice générale. La situation ne s’est pas améliorée depuis, Donald Trump poursuivant la guerre des droits de douane engagée depuis son retour à la Maison-Blanche en janvier 2025, dans un contexte de tensions géopolitiques croissantes, en particulier au Moyen-Orient. L’organisation identifie quatre dynamiques qui rendent la coopération entre ses membres plus difficile : la répartition de plus en plus dispersée de la puissance économique, la diversité croissante des formes d’intervention des pouvoirs publics sur les marchés, l’évolution de la nature même du commerce sous l’effet de la recomposition des chaînes de valeur, de la numérisation et des politiques environnementales, enfin la montée des tensions géopolitiques.

Deux indicateurs résument l’état du système :

  • Le premier est la part du commerce mondial de marchandises qui franchit encore les frontières aux conditions négociées à l’OMC, c’est-à-dire sur le fondement de la clause de la nation la plus favorisée : elle s’établit aujourd’hui à 72 %. Le chef économiste Robert Staiger en tire la conséquence : « il y a deux ans, cette part s’élevait à 80 %, ce qui donne à penser que tout ne va pas pour le mieux au sein du système »
  • Le second indicateur mesure la pression exercée sur les échanges : « les nouveaux droits de douane et restrictions commerciales concernent désormais 11 % des importations mondiales, soit le taux le plus élevé depuis plus de 15 ans ».

Les économistes de l’organisation ont chiffré les trajectoires possibles à l’horizon 2050 :

  • Dans un scénario de monde géopolitiquement fragmenté, où le système se scinderait en blocs alignés, le produit intérieur brut mondial reculerait de 5,1 % et les exportations mondiales de 18,6 %
  • Dans une hypothèse où la coopération multilatérale serait remplacée par un réseau d’accords de libre-échange et où l’OMC cesserait de fonctionner, les pertes atteindraient 6,9 % du produit intérieur brut mondial et 26,9 % des exportations. 
  • À l’inverse, une coopération consolidée permettrait un gain de 2,9 % de produit intérieur brut et de 17,9 %d’exportations. 

L’organisation précise que ces coûts ne seraient pas répartis également, les économies les plus petites et les plus pauvres étant particulièrement vulnérables.

Reste l’avertissement le plus singulier du rapport. Interrogé sur la résistance des échanges malgré ce contexte, M. Staiger l’attribue pour partie à « l’essor de l’intelligence artificielle » et au fait que les biens nécessaires au déploiement de cette technologie, serveurs, équipements industriels et ordinateurs, génèrent des flux commerciaux considérables. Cet essor, précise-t-il :

« pourrait masquer en partie la baisse du commerce mondial qui aurait pu se produire autrement ». Il souligne en outre que ce mouvement demeure concentré sur quelques pays et recouvre des évolutions régionales très hétérogènes, avant de conclure qu’« il serait risqué de considérer que tout va bien au seul motif que le commerce mondial continue de progresser à un rythme soutenu »

L’OMC actualisera ses prévisions le 8 octobre.


1. La vitesse importe davantage que le niveau.

Ce qui doit retenir l’attention n’est pas que 72 % du commerce mondial s’effectue encore aux conditions négociées, proportion qui demeure largement majoritaire. C’est que cette part s’élevait à 80 % deux ans plus tôt. Huit points du commerce mondial, ou 10 %, sont sortis du cadre multilatéral en vingt-quatre mois.

Rapportée au temps long, la cadence est saisissante. 

L’édifice a été construit par cycles de négociation s’étalant sur des décennies, de l’accord général sur les tarifs douaniers et le commerce signé en 1947 au cycle d’Uruguay achevé en 1994, qui donna naissance à l’OMC. Il se défait à un rythme sans rapport avec celui qui a présidé à sa construction. En matière institutionnelle, la vitesse de désagrégation constitue une information plus significative que le niveau atteint, car elle renseigne sur une trajectoire quand le niveau ne décrit qu’un état. Le second indicateur confirme cette lecture : les 11 % d’importations mondiales visées par de nouvelles restrictions constituent le taux le plus élevé depuis plus de quinze ans.

2. Le trompe-l’œil statistique.

Le deuxième enseignement est d’ordre méthodologique, et il devrait retenir l’attention de tout dirigeant qui fonde ses décisions sur des séries statistiques. Les flux de biens nécessaires au déploiement de l’intelligence artificielle sont massifs, concentrés sur quelques pays et quelques catégories de produits. Ils gonflent l’agrégat mondial sans rien dire de la santé des échanges ordinaires. Il en résulte une situation inhabituelle : l’indicateur que l’on consulte pour juger de la santé du commerce mondial est précisément celui que ce cycle d’investissement rend illisible.

L’incertitude porte dès lors sur la durée du cycle, et deux lectures s’opposent frontalement :

– Nous rapportions le 17 juillet dernier la thèse du dirigeant de Nvidia, Jensen Huang, selon laquelle les cycles technologiques s’étendent sur dix à quinze ans et celui-ci ne fait que commencer. 

– Le chef économiste de l’OMC retient l’hypothèse inverse et invite à se préparer à son interruption. 

L’écart entre ces deux lectures n’a rien d’académique : il détermine si le commerce mondial bénéficie d’une décennie de soutien ou de quelques trimestres. Aucune des deux ne peut être tranchée aujourd’hui, ce qui commande de construire les deux scénarios plutôt que d’en privilégier un.

3. Le prix de la fragmentation, et sa répartition.

Les ordres de grandeur avancés par l’OMC ne sont pas isolés, ce qui leur confère une robustesse appréciable. Dans une note de ses services publiée en 2023 sous la direction de Shekhar Aiyar, le Fonds monétaire international estimait qu’une fragmentation sévère de l’économie mondiale pourrait réduire la production mondiale jusqu’à 7 %, les pertes atteignant 8 à 12 % dans certains pays en cas de découplage technologique. Deux institutions, procédant par des méthodes distinctes, convergent donc vers des magnitudes comparables.

L’écart le plus parlant demeure celui qui sépare les trajectoires. Entre le scénario de fragmentation et celui de coopération renforcée, la différence atteint huit à dix points de produit intérieur brut mondial. Il ne s’agit donc pas d’une perte à subir, mais d’une bifurcation à arbitrer, ce qui déplace la question du registre de la fatalité vers celui de la décision politique.

Reste la répartition de ces coûts, sur laquelle l’organisation insiste. Les économies les plus petites et les plus pauvres seraient les plus exposées, et la raison en est structurelle plutôt que conjoncturelle. 

Un grand marché conserve la capacité de négocier bilatéralement ce qu’il perd multilatéralement ; un petit marché ne le peut pas.

La règle multilatérale constitue la protection du faible, et sa disparition rend le rapport de forces directement opérant. C’est précisément ce que nous observions en août à propos du Canada, dont les exportations dépendent à près de 70 % d’un seul débouché.

  1. Distinguez votre croissance de celle du cycle de l’intelligence artificielle. Si vos volumes progressent, identifiez la part qui tient directement ou indirectement aux flux d’équipements liés à cette technologie, puis construisez un scénario qui les retranche. La résilience d’un agrégat mondial n’est pas celle de votre marché.
  2. Établissez votre propre taux d’exposition. Les 72 % sont une moyenne mondiale. Déterminez, pour vos flux propres, la part qui circule encore aux conditions négociées et celle qui relève désormais d’arrangements bilatéraux ou de mesures unilatérales. Cette proportion mesure votre exposition réelle bien mieux que la moyenne publiée.
  3. Inscrivez le 8 octobre à votre calendrier. L’OMC publiera ce jour-là l’actualisation de ses prévisions. Elle indiquera si la décélération se confirme et si l’effet de soutien lié à l’intelligence artificielle se maintient. C’est le prochain point de contrôle utile pour vos arbitrages du dernier trimestre.
  4. Cartographiez la vulnérabilité de vos partenaires les plus petits. À mesure que la protection multilatérale s’érode, vos fournisseurs établis dans de petites économies perdront leur capacité de négociation avant vous. Identifiez ces maillons et évaluez le coût de leur substitution avant que la question ne se pose dans l’urgence.

« Le commerce mondial progresse encore, mais une part de cette progression n’est qu’un effet d’optique. Le jour où l’investissement dans l’intelligence artificielle ralentira, il ne créera pas la crise : il la révélera. »

Docteur en sciences politiques · Décryptage géopolitique & géo-économie

denis@denisdeschamps.com   ·   https://denisdeschamps.com  ·   2026

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