Vous apporter une grille de lecture pour décrypter analyser comprendre le monde

[ANALYSE] La BCE se mobilise face aux risques géopolitiques

Dans son dernier document « Les priorités prudentielles pour 2026-2028 »[1], la BCE va mettre en place des stress-tests inversés, en demandant aux banques de tester leur résistance face aux événements géopolitiques, « les tensions géopolitiques et la réorientation des politiques commerciales …/… aggravent les vulnérabilités structurelles, ce qui augmente considérablement la probabilité d’événements extrêmes, autrement considérés comme peu susceptibles de se produire (risques extrêmes). »

« Pour autant, il est indispensable que les banques se préparent à faire face aux défis qui les attendent. L’incertitude mondiale a atteint des niveaux exceptionnels, créant un environnement de fragilité accrue, dans lequel il est davantage probable que se matérialisent des risques autrefois considérés comme lointains. »

Limites des modèles

Les modèles sont faits pour donner des indications, alerter, sensibiliser, mais en rien ne délivrent la vérité d’un événement (puissance et impacts) face à la puissance du Réel.

Par exemple, les modèles des salles de marchés, notamment pour les produits structurés, sont justes, mais dans un espace nommé « normalité » des distributions statistiques. Sauf que la géopolitique nous fait démonstration d’anormalités, à impacts nucléaires. 

Cependant, bon nombre de ces événements géopolitiques délivrent des signaux avant-coureurs… mais vous connaissez les deux formules : « il n’y a pas pire que celui qui ne veut pas entendre » et « la maison brûle et on regarde tous ailleurs ». 

Les signaux existent

Les signaux étaient parfaitement identifiables pour l’action russe sur l’Ukraine, la mobilisation des moyens militaires au large du Vénézuéla, les alertes de la Fed sur l’encours des volumes extra-ordinaires de dettes subprime bien avant 2008, les alertes successives de la BCE, et la Fed et d’autres institutions internationales sur les encours de dettes des pays occidentaux, sur les dettes des ménages américains, sur la bulle IA, sur les instabilités politiques… Les signaux existent… arrivent-ils jusqu’à votre bureau ?

Les Etats sont fragilisés par le poids énorme de leur dette, leur déficit budgétaire et les difficultés politiques (absence de majorité, calendrier électoral, débats passionnels sur l’immigration, fracture sociale…)

Solidité Vs vulnérabilité

Les capitaux propres de nos banques et les règles prudentielles ont été renforcées significativement depuis les dernières crises (notamment Subprime en 2008 et Covid en 2020), mais une fois encore, même si les stress-tests établiront une cartographie de la solidité des établissements sur un scénario type, il ressort immanquablement, à l’image des urgences dans nos hôpitaux, que les difficultés injectées, voire les épreuves, dans la simulation sont issues de modèles (forcément imparfaits par nature) construits sur des moyennes. Or, les urgences d’un hôpital ne peuvent prendre comme référence la courbe de la moyenne, elles doivent faire face aux pics, aux points extrêmes de la distribution du Réel

Ce qui revient à dire que les stress-tests sont nécessaires, mais ils sont insuffisants face aux mutations qui émergent sans cesse dans le Réel : guerre sur le sol d’Europe après 80 ans de paix (elle était devenue normale et évidente sur le temps court, sur le temps long, la paix est une « anormalité »), une pandémie, la privatisation de la Mer méridionale de Chine, la capture du dirigeant du Vénézuéla, la suzeraineté américaine sur les dirigeants européens, la guerre de l’eau, l’embrasement du Proche-Orient, la relance du pétrole comme énergie de base pour la création des points de PIB, l’émergence de l’impérialisme chinois, la future prise de contrôle de Taïwan, la chute possible de l’Ukraine, les événements climatiques, l’évolution démographique mondiale, les bascules technologiques, les cyberattaques…

Et si la France et/ou l’Allemagne quittaient l’Union européenne ?

L’amplitude des impacts des événements va s’agrandir, bousculant nos certitudes et nos habitudes. Il suffirait d’une conjonction de deux facteurs géopolitiques et non plus un seul à la fois pour que les fonds propres ne soient plus un pare-feu suffisant. Il y aurait une réaction en chaîne, incontrôlable, dévastatrice.

Résilience dans un monde systémique

Et si l’inconnu, le non-linéaire, l’imprévu, le non-rationnel s’invitent plus souvent dans nos équations, allez-vous ployer dans la tempête, comme le roseau, vous amoindrir, comme une branche cassée qui se détache de l’arbre ou vous envoler comme une toiture ?

La Poste et la Banque Postale ont été victimes, pendant les fêtes de fin d’année, d’une cyberattaque majeure[2], avec une puissance déployée jamais observée en France. Aucune organisation n’est à l’abri. Vous pouvez mettre en place autant de moyens que votre réflexion estime nécessaires (nombre et puissance des serveurs, cloud interne, volume de connexions instantanées, pare-feu, surveillance…), la malignité des adversaires sera sans limite. En conséquence, il faut se servir de notre puissance intellectuelle pour construire une résistance (puisque ce sont des attaques) avec des équipes, des procédures et des outils agiles, puissants et dissuasifs. 

Il faut rendre les organisations solides mais pas rigides, agiles mais pas faibles, résilientes mais pas naïves.

Et cela passe par les personnels, clef de voute de toute entreprise, elle-même organisme vivant, et fragile.

Tous connectés

Les sujets ne manquent pas. Ils ont toujours été nombreux au fil de l’Histoire. Ce qui change, c’est la fréquence et l’intensité, dues à l’interconnexion des économies. Cet « entremêlement » est la conséquence de l’Uruguay Round du GATT (ancêtre de l’OMC), qui a financiarisé dès 1995 nos économies et fait de l’économie mondiale un immense terrain de jeu. En somme, le monde est devenu systémique. 

Cependant, lorsqu’un virus (un événement géopolitique par exemple) s’invite à l’intérieur du terrain de jeu, les interconnexions deviennent le terreau d’une contagion.

Et « la robustesse d’une chaîne réside dans son maillon le plus faible ». Toute organisation doit cartographier, régulièrement, ses points faibles car ce sont ces points de vulnérabilité qui entraînent le navire par le fond en cas d’accident majeur, comme la rencontre avec un iceberg, malgré la qualité des dirigeant, la vision et les compétences et le dévouement des forces vives. Une entreprise est robuste et fragile à la fois, c’est l’intelligence des dirigeants qui fera la différence, dans le cas d’une rencontre avec un iceberg. 

Un exemple de vulnérabilité mentionné par la BCE : sur les 113 banques supervisées, « presque toutes ont externalisé des fonctions critiques ».

Penser le temps et le Réel

Nous ne sommes plus dans les années glorieuses de la seconde moitié du siècle dernier, où les dynamiques politiques, sociétales et économiques convergeaient au service de la France, pour la faire grandir, l’installer dans ce que l’on appelait à l’époque le « progrès », au bénéfice de tous.

Aujourd’hui, le décideur doit penser le temps, plus exactement les différents temps (long, court, profond, large) et le Réel pour faire évoluer son organisation dans des environnements de plus en plus complexes. C’est ce qui rend ce monde si passionnant ! 

Et tout acteur, entreprises, banques et États doivent avoir une vision. Sans vision… la disparition est assurée, c’est uniquement une question de temps. Puis, à partir de cette vision, il faut construire une stratégie solide, intelligente et pragmatique. De plus, à l’image de la Chine, avec son marathon de 100 ans, sa vision, elle décline sa stratégie en quart (25 ans) puis en plans quinquennaux, afin d’évoluer dans le Réel, avec l’adaptabilité indispensable à chaque conjoncture.

Le secret : la puissance du temps long, l’agilité dans le temps court.

Bienvenue dans la géopolitique du XXIème siècle !

Allons plus loin… denis@denisdeschamps.com

#Reel #géopolitique #géoéconomie #UnionEuropéenne #France #EtatsUnis #Allemagne#Banque #crise 

[1] https://www.bankingsupervision.europa.eu/framework/priorities/html/ssm.supervisory_priorities202511.fr.html

[2] https://www.labanquepostale.com/newsroom-publications/actualites/2026/cyberattaque-banque-groupe-la-poste.html

Partager :