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[C’est vendredi, la géopo fait son show ] Retour sur la présidentielle brésilienne rocambolesque 

Trois personnages suffisent à comprendre l’affaire. Luiz Inácio Lula da Silva, ancien ouvrier métallurgiste devenu syndicaliste, président de 2003 à 2010, emprisonné pour corruption en 2018 avant que sa condamnation ne soit annulée pour vice de procédure, revenu au pouvoir en 2023. Jair Bolsonaro, ancien capitaine de l’armée, président d’extrême droite de 2019 à 2022, battu par Lula et condamné en 2025 à vingt-sept ans de prison pour tentative de coup d’État, qu’il purge en résidence surveillée. Inéligible, il a désigné son fils aîné comme héritier. Flávio Bolsonaro, sénateur de 45 ans, candidat du Parti libéral, qui promettait de gracier son père dès son entrée en fonction.

Deux particularités du système brésilien éclairent la suite. Le scrutin présidentiel se tient à deux tours, mais les élections législatives ont lieu lors du seul premier tour : un président peut donc être élu au second tour face à un Parlement constitué trois semaines plus tôt dans un climat politique différent. Par ailleurs, le Tribunal supérieur électoral dispose de pouvoirs étendus sur le déroulement du vote, y compris celui d’en prolonger les horaires.

Dimanche 4 octobre.  Premier tour de la présidentielle et renouvellement du Parlement. Flávio Bolsonaro arrive en tête avec environ 47 % des voix contre 45 % à Lula. Les conservateurs emportent largement les législatives. L’élection paraît jouée, et les marchés en tirent les conséquences : d’ici au vendredi précédant le second tour, l’indice Bovespa gagnera près de 7 % par rapport à son niveau d’avant le premier tour.

Du 5 au 24 octobre.  Lula change de méthode. Il reconnaît que sa campagne du premier tour a été la plus désordonnée de sa carrière, s’entoure d’élus jeunes et actifs sur les réseaux sociaux, et acquiert pour la première fois un téléphone portable. Une chaîne de diffusion sur WhatsApp baptisée « l’armée de Lula » réunit près de onze millions de membres. Dans la rue, les étudiants se mobilisent sous le mot d’ordre « plus jamais Bolsonaro ». Parallèlement, le gouvernement accélère : revalorisation et versement anticipé de la Bolsa Família, aide sociale qui concerne près de cinquante millions de personnes, remise de dettes aux microentrepreneurs, suspension de taxes sur les carburants, et adoption par le Parlement d’une réforme garantissant deux jours de repos hebdomadaires.

Dimanche 25 octobre.  Second tour. Un juge de la Cour suprême prolonge le vote de deux heures, à la demande de l’équipe de Lula, qui dénonce le retrait de bus dans certaines villes du Nord-Est. Le camp Bolsonaro avait formulé une demande comparable pour cause de fortes pluies. Résultat : 51,8 % pour Lula contre 48,2 %, soit un écart de 4,4 millions de voix. C’est le premier renversement de tendance entre les deux tours depuis la fin de la dictature militaire, en 1985. Flávio Bolsonaro dénonce une « magouille » et annonce qu’il demandera l’annulation du scrutin.

Lundi 26 octobre.  Les marchés réagissent. L’indice Bovespa perd 10 % en séance, ce qui déclenche le coupe-circuit et suspend les échanges pendant trente minutes, puis clôture en baisse de 13,88 %, sa plus forte chute quotidienne depuis 1998. Le dollar progresse de 8,79 % face au réal, à 5,4154. La capitalisation des sociétés cotées recule de 734 milliards de réaux, environ 135 milliards de dollars, en une seule séance. Donald Trump qualifie l’élection de « truquée » et de « lamentable ». Le président du Tribunal électoral, magistrat pourtant nommé par Jair Bolsonaro, salue des « élections réussies » et indique que la prolongation n’a pas affecté le résultat.

Mardi 27 octobre.  Lula fête ses 81 ans. Le Parti libéral reconnaît officiellement le résultat, tout en demandant des éclaircissements sur l’effet des aides sociales. Flávio Bolsonaro, lui, renonce à demander l’annulation du scrutin mais annonce qu’il sollicitera l’invalidation de la candidature de Lula pour abus de pouvoir économique. Il devait remettre ses passeports à la justice, dans le cadre d’une enquête pour blanchiment ; ne l’ayant pas fait, ses documents sont annulés. Un autre juge ordonne une enquête sur un éventuel financement étranger de sa campagne. Le Trésor brésilien annule ses adjudications obligataires des 27 et 29 octobre.

Mercredi 28 octobre.  Flávio Bolsonaro quitte le Brésil. Il franchit de nuit la frontière argentine par le pont international de Foz do Iguaçu, à plus de 1 500 kilomètres de Brasília, embarque sur un jet privé vers Guayaquil, en Équateur, puis rejoint l’aéroport d’Opa-Locka, près de Miami. Quelque 927.000 internautes suivent le vol en direct. L’administration américaine lui a accordé un visa. Il se proclame « leader » du Brésil, dénonce une « fraude électorale » et se compare au général de Gaulle dirigeant la France libre depuis Londres. Son propre directeur de campagne refuse de reprendre l’accusation de fraude, faute de preuve.

Jeudi 29 octobre.  Donald Trump qualifie le scrutin de « honte pour le peuple brésilien ». La police brésilienne précise que Flávio Bolsonaro n’est pas considéré comme un fugitif. Son immunité parlementaire expire fin janvier.


Trois enseignements se dégagent : ce que la chute des marchés mesure réellement, ce que la contestation du résultat installe comme norme, et ce que Lula pourra effectivement faire.

L’erreur d’interprétation la plus répandue consiste à lire la séance du 26 octobre comme un verdict économique sur le programme du vainqueur. La chronologie dit autre chose. Entre les deux tours, le Bovespa avait progressé de près de 7 % : les investisseurs avaient acheté une victoire de Flávio Bolsonaro. La chute de 13,88 % mesure donc l’ampleur d’une anticipation démentie.

La distinction n’a rien d’académique pour un dirigeant. Le risque politique se loge dans l’écart entre ce qui était anticipé et ce qui advient, davantage que dans l’événement lui-même. Une entreprise exposée au Brésil qui avait calé ses couvertures de change sur le scénario majoritaire s’est retrouvée découverte au pire moment. Celle qui avait couvert les deux issues a traversé la séance sans dommage, au prix d’une prime d’assurance. C’est exactement ce que coûte, et ce que vaut, un scénario alternatif.

En 2022, Jair Bolsonaro n’avait pas reconnu sa défaite, ce qui lui a valu vingt-sept ans de prison pour tentative de coup d’État. En 2026, son fils reprend la même séquence, en l’adaptant : contestation, recours judiciaire, puis départ à l’étranger d’où il se proclame dirigeant légitime. La nouveauté tient au dernier terme. L’opposition ne se réfugie plus dans la clandestinité intérieure, elle s’installe dans un pays allié qui lui délivre un visa et dont le chef de l’État valide publiquement le récit de fraude.

Il faut être précis sur ce qui est établi et ce qui ne l’est pas. Aucune preuve de fraude n’a été produite, le président du Tribunal électoral, nommé par Jair Bolsonaro lui-même, a validé le scrutin, et le Parti libéral a reconnu le résultat. L’argument de l’« impossibilité mathématique » avancé par le candidat battu, à propos des dix millions de voix gagnées entre les deux tours, ne résiste pas à l’examen : le taux de participation et les reports de voix suffisent à l’expliquer. Mais la contestation produit ses effets indépendamment de sa validité, en installant durablement un doute dans une partie de l’opinion et en compliquant la gouvernabilité du pays.

Il serait trompeur de conclure à un retour en force de la gauche brésilienne. Lula gouvernera avec un Parlement conservateur élu le 4 octobre, et la mécanique institutionnelle décrite plus haut explique ce paradoxe : les députés ont été choisis au moment où le pays penchait à droite, le président l’a été trois semaines plus tard, dans un climat inversé. Toute réforme devra être négociée siège par siège.

La contrainte financière est plus serrée encore. Les mesures sociales de fin de campagne ont été prises dans un contexte d’endettement public en forte hausse, et le marché attend désormais un signal de discipline budgétaire. L’annulation par le Trésor de deux adjudications obligataires en pleine semaine en dit long : pendant quelques jours, l’État brésilien a renoncé à emprunter faute de conditions acceptables. Le taux directeur, la Selic, se situe à 13,75 %, et le comité de politique monétaire se réunit les 3 et 4 novembre, soit quatre jours après la parution de ces lignes. C’est le prochain point de contrôle utile.

Le principal signal attendu par les marchés sera l’engagement du prochain gouvernement Lula en faveur de la discipline budgétaire.

Graham Stock, stratégiste chez RBC BlueBay, cité par l’AFP, 26 octobre 2026.


Le Brésil n’est ici qu’un cas d’école particulièrement net. Le mécanisme vaut pour tout marché où le calendrier électoral et la trajectoire budgétaire se croisent, et l’exposition de nos entreprises passe par trois canaux distincts qu’il faut traiter séparément.

1. Le change. Une monnaie peut perdre près de 9 % en une séance sur une surprise électorale. Si vous facturez ou achetez en devise locale, la question à vous poser porte moins sur le résultat probable que sur la perte que vous supportez dans le scénario que vous jugez improbable. Couvrez l’issue minoritaire, pas seulement l’issue attendue.

    2. Les taux. Quand un Trésor renonce à ses adjudications, le coût du crédit local se tend pour tout le monde, filiales et fournisseurs compris. Vérifiez les échéances de refinancement de vos entités locales et de vos partenaires sur les deux prochains trimestres, et identifiez celles qui tomberaient dans une fenêtre de tension.

    3. La fiscalité. Un exécutif réélu avec des engagements sociaux coûteux et sans majorité parlementaire cherchera des recettes là où la négociation est la plus courte, c’est-à-dire du côté des grandes entreprises et des flux transfrontaliers. Anticipez une révision de la fiscalité des dividendes, des redevances et des prix de transfert plutôt qu’une réforme d’ensemble.

    4. Le calendrier de décision. Reportez les investissements irréversibles de quelques semaines lorsque le brouillard institutionnel persiste. Ici, trois dates comptent : la réunion monétaire des 3 et 4 novembre, la fin de l’immunité parlementaire du candidat battu en janvier, et la présentation du premier budget du nouveau mandat.

    Docteur en sciences politiques · Décryptage géopolitique & géo-économie

    denis@denisdeschamps.com   ·   https://denisdeschamps.com  ·   2026

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