
Mercredi, dans le Bureau ovale, Donald Trump a détaillé l’emploi de 200 milliards de dollars sud-coréens. Trois projets, tous énergétiques.
LE SUJET
La scène a eu lieu le mercredi 30 septembre dans le Bureau ovale. Le président américain, entouré de ses ministres et des dirigeants des entreprises concernées, a présenté ce qu’il a appelé « l’ensemble colossal » : jusqu’à 200 milliards de dollars d’argent sud-coréen affectés à trois projets énergétiques en territoire américain.
Lu rapidement, l’événement ressemble à une victoire de négociation de plus. Il se passe pourtant autre chose, et deux détails le signalent. Le premier tient aux mots employés par le secrétaire au Commerce, qui parle d’« argent public »sud-coréen destiné à renforcer la « domination énergétique américaine ». Le second tient au démenti publié par Séoul dans les heures qui ont suivi.
Jusqu’ici, la méthode consistait à obtenir d’entreprises étrangères qu’elles investissent aux États-Unis pour y conserver l’accès au marché. Cette fois, c’est un État qui engage des fonds publics, et ce n’est pas lui qui en choisit la destination.
LES FAITS
Première chose à établir, car elle commande toute la lecture : cette somme n’est pas nouvelle. Elle constitue la tranche en numéraire des 350 milliards de dollars que Séoul a concédés à l’été 2025 pour obtenir que ses droits de douane soient ramenés de 25 % à 15 %, les 150 milliards restants étant fléchés vers la construction navale. L’engagement datait donc de quinze mois. Ce qui a été annoncé mercredi, c’est son affectation, arrêtée lors d’une rencontre entre Donald Trump et le président sud-coréen Lee Jae-myung en marge de l’Assemblée générale des Nations unies, la semaine précédente.
Les trois projets se répartissent ainsi. Le plus important, 120 milliards de dollars, finance huit réacteurs nucléaires de grande puissance répartis entre l’Ohio, le Tennessee, la Caroline du Sud et le Kentucky, dont 100 milliards pour les coûts de construction, 20 milliards pour les imprévus et 10 milliards mobilisables dès la fin de l’année. Le deuxième, 54 milliards, concerne le gazoduc d’Alaska : 1.300 kilomètres depuis le versant nord de l’État jusqu’au port de Nikiski, où le gaz serait liquéfié puis exporté vers l’Asie. Le troisième, 22,3 milliards, finance une centrale à gaz de 6 400 MW à Encinal, au Texas, destinée à alimenter les centres de données implantés sur le site. Le total s’établit à 196,3 milliards, ce que le secrétaire au Commerce a résumé par la formule « juste un peu moins de 200 milliards ».
Le volet nucléaire mérite d’être détaillé, car sa composition est déterminante. Les huit réacteurs se décomposent en six unités AP1000 de conception Westinghouse et deux unités APR1400 de conception coréenne. L’accord-cadre signé le même jour prévoit en outre une prise de participation coréenne au capital de Westinghouse, ainsi qu’une compensation d’environ 2 milliards de dollars par réacteur coréen construit, au titre de la propriété intellectuelle, assortie d’un paiement initial, de travaux garantis et d’un contrat de longue durée pour la fabrication du combustible.
Sur l’Alaska, l’écart entre les deux capitales est apparu dans la journée. Le ministère sud-coréen du Commerce a indiqué que le projet « sera examiné à condition qu’il soit commercialement viable et soumis aux procédures juridiques nationales pertinentes », ajoutant qu’« aucune décision n’a été prise quant à la possibilité d’investir dans ce projet ni quant à l’ampleur de tout investissement potentiel ». Le ministre de l’Industrie est allé plus loin devant la presse.
« Le fait que le chiffre ait changé à ce point montre que la partie américaine elle-même n’a pas de projet fermement établi. Ce n’est pas une petite somme, l’écart dépasse 10 milliards de dollars, et pourtant la taille du projet a changé en quelques jours. Cela montre, je crois, que le projet n’a pas été examiné sérieusement. »
Kim Jung-kwan, ministre sud-coréen de l’Industrie, du Commerce et des Ressources, 1er octobre 2026.
Le ministre précise que les deux délégations avaient discuté de montants allant jusqu’à 67 milliards avant que Washington n’annonce unilatéralement une cinquantaine de milliards, et que la négociation s’était tenue en sachant qu’il s’agissait d’un « projet notoire », en raison des difficultés d’autorisation et de la pénurie de main-d’œuvre liée au climat.

LA GRILLE DE LECTURE GÉOPOLITIQUE
Trois lectures s’enchaînent : la nature de l’argent engagé, la raison pour laquelle il va vers l’énergie, et ce que Séoul achète en contrepartie.
1. Celui qui paie ne choisit plus l’emploi des fonds.
Un investissement se définit par le fait que son auteur en choisit l’objet, en évalue le rendement et en supporte le risque en connaissance de cause. Ici, les trois conditions sont dissociées. Séoul fournit les fonds, Washington désigne les projets, les sites et le calendrier, et c’est le contribuable coréen qui portera le risque si la rentabilité n’est pas au rendez-vous. Le secrétaire au Commerce l’a dit dans ces termes : de l’argent public destiné à renforcer la domination énergétique d’un autre pays.
L’Antiquité fournit un précédent sobre. La ligue de Délos, constituée en 478 avant notre ère, réunissait les contributions des cités grecques pour financer la défense commune contre la Perse. Le trésor fut transféré à Athènes en 454, et les versements alliés servirent dès lors au programme de construction athénien, dont le Parthénon. La contribution d’alliance était réelle, son emploi avait changé de main. Le mécanisme ne suppose aucune mauvaise foi : il suppose seulement une asymétrie durable entre celui qui verse et celui qui répartit.
Reste le moment choisi. La cérémonie s’est tenue à 32 jours des élections de mi-mandat du 3 novembre. La tentation est forte d’y lire une opération électorale, et il faut y résister, parce que la géographie ne la confirme pas. Sur les quatre États retenus, un seul, l’Ohio, abrite un siège sénatorial disputé. Le Kentucky, la Caroline du Sud et le Tennessee sont tenus pour acquis au parti du président. La répartition suit donc la carte industrielle plutôt que la carte électorale : la Caroline du Sud abrite les deux seules unités AP1000 partiellement construites du pays, abandonnées en 2017 après environ 9 milliards de dollars de dépenses et dont la reprise est à l’étude ; le Tennessee et le Kentucky relèvent de l’autorité de la vallée du Tennessee, l’opérateur public d’électricité créé en 1933. Ce qui est politique, c’est la date et le décor. Ce qui est industriel, c’est la carte.
2. L’argent achète des mégawatts, parce que c’est le mégawatt qui manque.
Les trois projets sont énergétiques, et aucun n’est une usine. Un gazoduc, huit réacteurs, une centrale à gaz explicitement destinée à des centres de données. Il faut nommer la contrainte que cette affectation révèle. La course à l’intelligence artificielle a longtemps été décrite comme une compétition pour les semi-conducteurs. Elle est devenue une compétition pour l’électricité, parce qu’un processeur sans courant ne calcule rien, et que la construction d’une capacité de production se compte en années quand celle d’une salle de serveurs se compte en mois.
Les ordres de grandeur le montrent. Les 6.400 MW d’Encinal représentent à eux seuls l’équivalent de quatre à six réacteurs nucléaires de puissance courante, mobilisés pour un seul site de calcul. Les huit réacteurs du volet principal ne seront pas raccordés avant la décennie suivante. Entre les deux se loge précisément le problème américain : une demande qui croît au rythme du numérique, et une offre qui croît au rythme du génie civil.
C’est ici que la séquence prend son sens pour nous. Nous observions le 18 septembre que la résilience apparente du commerce mondial tenait pour partie aux flux de biens liés à l’intelligence artificielle, et le 25 septembre que les règles de cette technologie se négociaient désormais entre Washington et Pékin plutôt que dans une enceinte multilatérale. Troisième étage : l’infrastructure physique de cette course se finance par un transfert d’épargne publique alliée.
La technologie est américaine, la norme se fixe à deux, et la facture se répartit entre alliés.
3. Ce que Séoul achète, et ce qu’il n’a pas encore signé.
Il serait injuste de présenter la Corée du Sud comme une partie purement passive. Elle poursuit trois objectifs, et deux d’entre eux sont atteints.
- Le premier est tarifaire : 15 % au lieu de 25 %, ce qui, pour une économie dont l’automobile et l’électronique constituent les premiers postes d’exportation, représente un gain immédiat et mesurable.
- Le deuxième est industriel, et il est le plus important sur la durée. Depuis 2022, Westinghouse contestait le droit de la Corée d’exporter son réacteur APR1400, au motif qu’il incorporait des technologies sous licence américaine. Le litige, réglé en janvier 2025, laissait la question du marché américain entière. L’accord-cadre de mercredi autorise la construction de deux APR1400 sur le sol des États-Unis. Séoul obtient ainsi ce qu’aucune négociation purement commerciale ne lui avait donné : une référence sur le marché du pays qui a inventé la technologie, et une participation au capital de l’industriel qui le lui contestait.
- Le troisième objectif est le contrôle du risque, et celui-là n’est pas atteint. Six réacteurs sur huit sont de conception américaine ; Westinghouse perçoit environ 2 milliards par réacteur coréen, un paiement initial, des travaux garantis et la fourniture du combustible sur longue période. Sur le gazoduc, l’exposition est d’une autre nature. Le coût total du projet est estimé entre 44,5 et 54,5 milliards de dollars : l’enveloppe coréenne annoncée en couvrirait donc la quasi-totalité. Or ExxonMobil, BP et ConocoPhillips s’en étaient retirés en 2016 en jugeant qu’il ne pouvait concurrencer des projets plus proches des marchés, et le promoteur actuel n’a toujours pas pris sa décision finale d’investissement : il lui manque des contrats d’achat fermes portant sur 16 millions de tonnes par an, alors que les engagements obtenus, pour l’essentiel non contraignants, en couvrent environ 13.
D’où le démenti. Il ne relève pas de la nuance diplomatique, il protège une position de négociation. Tant qu’aucune décision n’est prise, Séoul conserve la possibilité de conditionner sa participation à des garanties de prix, d’enlèvement et de rendement. L’annonce faite dans le Bureau ovale a créé un fait politique ; elle n’a pas créé d’obligation juridique. Et le ministre coréen a retourné l’argument avec une efficacité remarquable : si le montant a varié de 67 à 54 milliards en quelques jours, c’est le sérieux de la préparation américaine qui est en cause, non la bonne volonté coréenne.
QUELLES IMPLICATIONS POUR LES DÉCIDEURS ?
- Distinguez l’annonce de l’engagement, et datez-les séparément. Sur les trois projets, un seul fait l’objet d’un accord-cadre signé, le volet nucléaire. Le gazoduc n’a ni décision finale d’investissement du promoteur, ni décision d’investissement de Séoul. Si vos prévisions d’approvisionnement en gaz liquéfié intègrent un flux alaskien, retenez la date de 2031 comme une hypothèse de promoteur, pas comme un calendrier.
- Traitez l’électricité comme votre première contrainte numérique. Si votre feuille de route intègre des traitements intensifs, cartographiez le raccordement et le prix du mégawattheure de vos prestataires d’hébergement avant d’arbitrer sur la puissance de calcul. La capacité disponible deviendra le facteur limitant avant la disponibilité des processeurs.
- Préparez-vous à voir la méthode appliquée ailleurs. Le dispositif se résume à trois opérations : un différend tarifaire, une enveloppe d’investissement consentie pour le clore, puis une affectation décidée par le bénéficiaire. Il est transposable à tout partenaire disposant d’une épargne publique et d’un excédent commercial avec les États-Unis. Si votre groupe opère depuis un pays dans cette situation, la question à poser à vos fédérations n’est pas si, mais sous quelles garanties.
- Regardez l’Alaska comme un signal de prix, et non comme un volume. Vingt millions de tonnes par an de gaz liquéfié supplémentaires modifieraient l’équilibre asiatique à l’horizon 2031. Tant que les contrats fermes manquent, l’information utile n’est pas le volume annoncé : c’est le fait que ce volume ait besoin d’un financement public étranger pour exister.
LA FORMULE À RETENIR
« L’Amérique n’a plus besoin d’exporter ses capitaux pour bâtir ses infrastructures : elle fait financer son réseau électrique par ses alliés, et choisit elle-même où tombent les réacteurs. Le même jour, à quelques heures d’écart, Washington annonçait 54 milliards et Séoul répondait qu’elle n’avait rien décidé. Entre les deux communiqués tient toute la mécanique. »
Denis Deschamps
Docteur en sciences politiques · Décryptage géopolitique & géo-économie
denis@denisdeschamps.com · https://denisdeschamps.com · 2026
#Géopolitique #CoréeDuSud #ÉtatsUnis #Énergie #IntelligenceArtificielle #Nucléaire
SOURCES
- Dépêche AFP, Washington, 30 septembre 2026 : présentation à la Maison-Blanche des investissements sud-coréens, déclarations de Donald Trump et de Howard Lutnick, communiqué du ministère sud-coréen du Commerce.
- The Korea Times, « Trump-backed Alaska LNG revival still faces viability questions in Korea », 1er octobre 2026, déclarations du ministre Kim Jung-kwan, état du projet, retrait d’ExxonMobil, BP et ConocoPhillips en 2016, engagements d’achat non contraignants. Les citations sont traduites de l’anglais.
- Anchorage Daily News, « Trump says South Korea will invest $54B in Alaska natural gas pipeline », 30 septembre 2026, montant et calendrier annoncés pour le gazoduc.
- Alaska Public Media, « Glenfarne releases Alaska LNG cost estimates », 4 juin 2026, estimation du coût total du projet entre 44,5 et 54,5 milliards de dollars.
- World Nuclear News, « Westinghouse reaches agreement on IP with Korean companies », janvier 2025, règlement du litige de propriété intellectuelle sur le réacteur APR1400.
- Santee Cooper et Brookfield, reprise à l’étude des deux unités AP1000 de V. C. Summer, Caroline du Sud, chantier abandonné en juillet 2017 après environ 9 milliards de dollars de dépenses.
- The Hill, « Trump says South Korea has agreed to invest $350 billion in US for lower tariffs », juillet 2025, architecture de l’accord initial : 200 milliards en numéraire, 150 milliards pour la construction navale, droits de douane ramenés de 25 à 15 %.
- Denis Deschamps, « Le trompe-l’œil : l’intelligence artificielle masque l’érosion du commerce mondial », 24h sur la Planète, 18 septembre 2026, et « Entre fastes et puissance : deux hommes dessinent l’ordre du monde qui vient », 25 septembre 2026.