
David Chavalarias, « Toxic Data. Comment les réseaux manipulent nos opinions », Flammarion, 2022, 300 pages.
Onze scrutins nationaux, onze occasions pour les peuples européens de reprendre la parole.
L’année 2027 sera l’une des plus denses que le continent ait connues sur le plan électoral.
Elle arrive au pire moment : celui où les instruments de la délibération démocratique, l’école qui forme les esprits et l’espace public qui les informe, se sont simultanément dégradés. Le livre de David Chavalarias, publié en 2022 et devenu depuis un classique de l’analyse des réseaux, offre la grille de lecture indispensable pour comprendre ce qui va se jouer dans ces campagnes. Encore faut-il mesurer l’ampleur de ce qui est en jeu.
Le calendrier électoral européen de 2027
Sept élections législatives se tiendront dans l’Union. L’Estonie ouvrira le bal avant le 7 mars, suivie de la Finlande le 18 avril, de la Grèce avant le 25 juillet, de l’Espagne avant le 22 août, de la Slovaquie avant le 28 septembre, de la Pologne avant le 11 novembre et de l’Italie avant le 22 décembre.
Quatre élections présidentielles s’y ajoutent, mais elles n’ont pas toutes le même poids démocratique, et la nuance mérite d’être posée. En France, le président sera élu au suffrage universel direct les 18 avril et 2 mai. En Slovénie également, avant le mois d’octobre. En revanche, le président allemand sera désigné le 30 janvier par l’Assemblée fédérale, et le président letton par la Saeima avant le mois de mai : il s’agit d’élections indirectes, où le corps électoral ne se prononce pas. Confondre les deux registres serait une erreur d’analyse, tant la légitimité conférée diffère.
S’y ajoutent enfin les régionales et municipales espagnoles du 23 mai, les provinciales néerlandaises et les municipales lituaniennes du 7 mars. Au total, une part considérable des citoyens de l’Union sera appelée aux urnes, dans un intervalle de douze mois.
Pourquoi cette respiration démocratique compte plus que jamais
Une élection n’est pas seulement un mécanisme de désignation. C’est le moment où une société se raconte à elle-même ce qu’elle veut devenir, où les arbitrages différés redeviennent discutables, où les gouvernants se savent révocables. C’est, littéralement, ce qui permet à un corps politique de respirer. Or trois chantiers majeurs attendent d’être tranchés par ces scrutins, et chacun engage les nations européennes pour une génération.
Le premier est technologique. Les réseaux sociaux ont reconfiguré l’espace public en moins de quinze ans, et l’intelligence artificielle générative est en train de recommencer l’opération à une échelle supérieure. Aucun de ces bouleversements n’a fait l’objet d’un mandat démocratique explicite.
Nous subissons une transformation anthropologique majeure sans l’avoir jamais votée.
Le deuxième est militaire. Réunis à La Haye les 24 et 25 juin 2025, les trente-deux membres de l’OTAN ont scellé un accord sans précédent : porter les dépenses de défense et de sécurité à 5 % du produit intérieur brut d’ici 2035, dont 3,5 % de dépenses purement militaires. Les dépenses de défense des États membres de l’Union avaient déjà atteint 343 milliards d’euros en 2024, en hausse de 19 % sur un an, la plus forte progression depuis les années 1950. L’Allemagne vise 3,5 % dès 2029, quand la France se situe encore à 2,1 %. Ces sommes ne sortiront de nulle part : elles se prendront sur d’autres budgets, ou sur la dette. Aucun arbitrage de cette ampleur ne peut être légitimement conduit sans passage par les urnes.
Le troisième est éducatif, et il est le plus alarmant. Les résultats de l’enquête PISA 2025, publiés par l’OCDE le 8 septembre 2026, confirment un décrochage devenu structurel. En mathématiques, la France obtenait 511 points en 2003. Elle en obtenait 495 en 2018, 474 en 2022, et 458 en 2025.
La proportion d’élèves en difficulté est passée de 22,4 % en 2012 à 29 % en 2022, puis à 36 % en 2025.
Celle des élèves très performants s’est effondrée de 15 % en 2003 à 5 % aujourd’hui, contre 8 % en moyenne dans l’OCDE. La France se classe désormais 27e sur 91 pays évalués, et 31e en mathématiques. L’écart entre élèves favorisés et défavorisés atteint 100 points en sciences, contre 85 en moyenne dans l’OCDE.
Ces chiffres ne décrivent pas seulement un problème scolaire. Ils décrivent la matière première de la démocratie. Un citoyen qui peine à interpréter un graphique, à comparer deux ordres de grandeur, à distinguer une corrélation d’une causalité, est un citoyen désarmé devant un argumentaire truqué. C’est précisément là que le livre de David Chavalarias devient indispensable.
Ce qu’apporte Toxic Data
David Chavalarias n’est ni essayiste ni polémiste. Mathématicien, directeur de recherche au CNRS, il dirige l’Institut des systèmes complexes de Paris. Surtout, il est le concepteur du Politoscope, cet observatoire qui a analysé des centaines de millions de messages politiques échangés sur les réseaux durant les campagnes présidentielles françaises. Son propos ne relève donc pas de l’intuition : il repose sur la mesure.
Sa démonstration articule plusieurs mécanismes qui, pris isolément, paraissent bénins, et qui combinés deviennent corrosifs. Les biais cognitifs, d’abord, que les algorithmes n’ont pas créés mais qu’ils exploitent méthodiquement, parce que l’indignation retient mieux l’attention que la nuance. Les chambres d’écho ensuite, où l’exposition répétée aux mêmes opinions transforme une préférence en certitude. La marchandisation des données, qui permet de cibler un message non pas sur une population, mais sur une vulnérabilité psychologique identifiée. L’ingérence étrangère enfin, notamment russe, que ses travaux documentent avec précision.
L’apport décisif du livre tient à ce qu’il déplace le regard. La question n’est pas de savoir si tel message est vrai ou faux, mais comment l’architecture même du débat public a été transformée. Chavalarias montre que la manipulation contemporaine ne consiste pas d’abord à faire croire une contrevérité : elle consiste à fracturer le corps social en groupes qui ne partagent plus de réalité commune, et donc plus de terrain de délibération. On ne convainc pas l’adversaire, on rend le désaccord impossible à arbitrer.
Pour qui veut comprendre ce qui se jouera dans onze campagnes électorales en 2027, il n’existe pas de meilleur manuel.
Grille de lecture
1. L’asymétrie entre le rythme électoral et le rythme technologique. Une campagne dure quelques mois, une législature quelques années. Les plateformes, elles, modifient leurs algorithmes en permanence. Le temps démocratique est structurellement plus lent que le temps technologique, et cet écart se creuse. L’IA générative permet aujourd’hui de produire à coût quasi-nul des volumes de contenu qu’aucune équipe de campagne n’aurait pu financer il y a cinq ans.
2. La convergence de deux courbes. C’est le point le plus inquiétant, et il est rarement formulé. D’un côté, la capacité de manipulation de l’espace informationnel augmente. De l’autre, la capacité moyenne de discernement analytique, telle que PISA la mesure année après année, diminue. Ces deux courbes ne se contentent pas de coexister : elles se rencontrent, et 2027 sera l’un de leurs points d’intersection.
3. L’érosion du sol commun. Une démocratie ne suppose pas l’accord, elle suppose un désaccord arbitrable, donc un socle partagé de faits. Lorsque ce socle se dissout, l’élection cesse d’être un moment de décision collective pour devenir un affrontement de mondes parallèles. Le résultat reste légal, mais la légitimité qu’il confère s’affaiblit, ce qui fragilise le vainqueur autant que le vaincu.
4. La vulnérabilité différenciée des scrutins. Tous ne sont pas exposés de la même façon. Une élection présidentielle au suffrage universel, personnalisée et binaire au second tour, offre une prise bien plus forte aux stratégies de polarisation qu’une élection législative proportionnelle ou qu’une désignation par une assemblée. La France et la Slovénie sont, à cet égard, plus exposées que l’Allemagne ou la Lettonie.
5. Le paradoxe de la défense. Les budgets militaires augmentent pour répondre à une menace physique, au moment même où la vulnérabilité la plus immédiate est informationnelle. Le volet de 1,5 % du PIB consacré à la sécurité au sens large, dont la cybersécurité, constitue une reconnaissance implicite de ce déplacement. Reste à savoir si la protection de l’intégrité du débat public y trouvera sa place.
Ce que cela change pour un dirigeant
- Intégrer le risque informationnel à la cartographie des risques. Une entreprise exposée médiatiquement peut devenir, en pleine campagne, l’objet d’une controverse instrumentalisée sans rapport avec son activité réelle.
- Anticiper l’instabilité réglementaire. Onze scrutins signifient potentiellement onze réorientations de politique fiscale, énergétique, industrielle ou de défense. Les plans d’investissement à horizon 2028 doivent être construits avec des scénarios alternatifs, pas avec une prolongation de l’existant.
- Considérer la formation comme un actif stratégique. Si le système éducatif produit une main-d’œuvre dont la part en difficulté atteint 36 %, la formation interne cesse d’être un centre de coût pour devenir une condition de compétitivité.
- Ne pas confondre présence et influence. Les mécanismes décrits par Chavalarias s’appliquent aussi à la communication d’entreprise : un message qui performe sur les réseaux peut n’avoir convaincu que ceux qui étaient déjà acquis.
- Suivre le calendrier européen, pas seulement le calendrier national. Une majorité nouvelle à Rome, à Varsovie ou à Madrid modifie les équilibres du Conseil, et donc la réglementation qui s’imposera à vous.
La formule à retenir
Une démocratie ne meurt pas le jour où l’on cesse de voter. Elle meurt le jour où le vote ne repose plus sur un monde partagé.
SOURCES
- David Chavalarias, Toxic Data. Comment les réseaux manipulent nos opinions, Flammarion, 2022, 300 pages. Réédition en collection Champs actuel.
- OCDE, Résultats du PISA 2025 (Volume I), note pays France, publiée le 8 septembre 2026.
- Comité européen des régions, calendrier électoral 2024-2029.
- OTAN, déclaration du sommet de La Haye, 24 et 25 juin 2025. Agence européenne de défense, données 2024 sur les dépenses de défense des États membres.
Denis Deschamps
Docteur en sciences politiques · Décryptage géopolitique & géo-économie