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[C’est vendredi, la géopo fait son show ] Entre fastes et puissance : deux hommes dessinent l’ordre du monde qui vient

Xi Jinping a atterri sur la base interarmées d’Andrews, aux portes de Washington. Donald Trump l’attendait au pied de la passerelle. Tapis rouge, salves de canon, revue militaire, passage d’un bombardier B-1 au-dessus de la piste. Selon la presse américaine, aucun président des États-Unis n’était allé chercher un dirigeant étranger sur cette base depuis onze ans.

Trois jours de protocole ont été programmés : cérémonie militaire à la Maison-Blanche, dîner d’État organisé par Melania Trump auquel sont conviés les dirigeants de l’industrie technologique américaine, visite aux Archives nationales, où sont conservées la Constitution et la Déclaration d’indépendance. La dernière visite d’État de Xi Jinping à Washington remontait à septembre 2015, sous la présidence de Barack Obama.

A la tribune de l’Assemblée générale des Nations unies, le même président américain avait déclaré que les États-Unis rejetaient « totalement toute tentative de construire un dispositif mondialiste de contrôle de l’intelligence artificielle ». Vingt-quatre heures séparent les deux scènes. Elles ne se contredisent pas : elles exposent une même conception de l’ordre international, et c’est cette conception qu’il faut lire.

Un seul résultat tangible est acquis à cette heure, et il est de nature calendaire. Le secrétaire au Trésor Scott Bessent a annoncé la prolongation de ce qu’il nomme l’accord de Busan, du nom de la ville portuaire sud-coréenne où Donald Trump et Xi Jinping s’étaient rencontrés le 30 octobre 2025, en marge du sommet de la Coopération économique pour l’Asie-Pacifique. Cet accord d’une durée d’un an avait interrompu l’escalade tarifaire : les droits de douane américains sur les exportations chinoises étaient ramenés de 57 % à 47 %, tandis que Pékin suspendait pour un an ses contrôles à l’exportation sur les terres rares et plusieurs minerais critiques, levait des droits de rétorsion sur les produits agricoles américains et s’engageait sur les précurseurs du fentanyl.

Cet accord expirait le 10 novembre 2026. Il court désormais jusqu’au 10 janvier 2027, soit 61 jours de délai supplémentaire et 107 jours à compter de ce vendredi. M. Bessent a indiqué avoir rencontré le vice-premier ministre chinois He Lifeng en amont de la visite pour examiner la possibilité d’un accord plus large plutôt qu’une série de mesures ponctuelles.

Sur l’intelligence artificielle, le seul instrument en discussion est un mécanisme de notification directe entre les deux gouvernements, présenté sous le nom de « ligne directe », sur le modèle du canal qui relie les états-majors militaires. Il permettrait à chaque partie d’alerter l’autre en cas d’incident majeur de sécurité lié à l’intelligence artificielle. D’après des sources citées par Fox Business, le secrétaire au Trésor devait soumettre ce texte à l’arbitrage du président américain avant la rencontre.

« Le grand renouveau de la nation chinoise et le fait de rendre à l’Amérique sa grandeur peuvent aller de pair, se compléter mutuellement et bénéficier au monde. »

Xi Jinping, déclaration écrite diffusée à son arrivée à Washington, rapportée par l’agence Chine nouvelle, 23 septembre 2026.

Le président chinois a également appelé les deux pays à se comporter en « partenaires plutôt qu’en rivaux » et plaidé pour un développement de l’intelligence artificielle « toujours sous contrôle humain ». Les autres dossiers inscrits à l’ordre du jour, Taïwan, les minerais stratégiques, la guerre en Iran, n’ont donné lieu à aucune annonce.

Un élément de contexte mérite d’être relevé. Yun Sun, directrice du programme Chine au Stimson Center, qualifie la séquence d’inédite : 

jamais dans l’histoire des relations sino-américaines les deux dirigeants ne s’étaient rendu visite au cours d’une même année. 

Xi Jinping avait en effet reçu Donald Trump à Pékin en mai dernier. Il y a douze mois, les deux capitales s’infligeaient encore des surtaxes et des contrôles à l’exportation.


Trois lectures s’enchaînent : ce que le protocole produit réellement, ce que la séquence des deux journées révèle du mode de gouvernance qui s’installe, et ce que les silences de la visite disent du rapport de forces.

La tentation est grande de traiter le protocole comme un ornement. Ce serait une erreur de méthode. Le cérémonial diplomatique remplit une fonction précise : il énonce un rang. Aller chercher un chef d’État au pied de son avion, faire tonner le canon et passer un bombardier au-dessus de la piste, c’est déclarer publiquement que l’on traite avec un égal. 

La Chine obtient ainsi, sans contrepartie négociée, une reconnaissance de statut qu’aucun texte ne lui conférait.

Reste à mesurer ce que la partie américaine obtient en échange. À ce stade, une prolongation de 61 jours d’un dispositif qui existait déjà. Le terme choisi mérite examen. L’échéance initiale, le 10 novembre, tombait une semaine après les élections de mi-mandat du 3 novembre. La nouvelle échéance, le 10 janvier 2027, tombe quelques jours après l’installation du Congrès issu de ce scrutin. Dans les deux cas, la date de renégociation se situe juste au-delà d’une échéance politique intérieure américaine.

Il n’est pas possible d’établir une intention à partir d’une coïncidence de calendrier, et nous ne l’affirmerons pas. Mais l’effet, lui, est observable : le dossier commercial chinois est écarté du champ de la campagne, puis de la période de constitution des nouvelles majorités. Un dirigeant qui planifie ses approvisionnements doit en tirer une conséquence pratique. La trêve n’est pas un socle, c’est une fenêtre, et le calendrier de sa réouverture dépend désormais de la vie politique intérieure américaine au moins autant que de l’état des relations bilatérales.

Le mardi, devant l’Assemblée générale des Nations unies, qui compte cent quatre-vingt-treize États membres, le président américain écarte l’idée même d’un cadre mondial pour l’intelligence artificielle. Le mercredi, la Maison-Blanche examine un mécanisme de notification bilatéral avec Pékin sur cette même technologie. Ce qui est écarté, c’est donc l’enceinte multilatérale. La coordination, elle, se poursuit, dans un cadre choisi par celui qui la propose.

La nature de l’instrument retenu est révélatrice. Une ligne directe relève d’un autre genre que le traité : elle ne fixe aucune norme, n’interdit aucun usage, ne crée aucune obligation de faire, et organise seulement la communication en cas d’accident. 

C’est le vocabulaire de la dissuasion nucléaire, transposé à une technologie civile. 

Le précédent est connu : le téléscripteur reliant Washington et Moscou, installé en 1963 au lendemain de la crise des missiles de Cuba, n’a jamais retiré une seule ogive des arsenaux. Il a rendu leur coexistence gérable.

Cette transposition apprend deux choses :

  • D’abord, les deux capitales considèrent que l’intelligence artificielle porte un risque d’incident de niveau stratégique. 
  • Ensuite, aucune des deux n’envisage de ralentir, puisqu’on ne construit un canal de crise qu’après avoir renoncé à limiter la course. 

Le président américain l’avait formulé sans détour sur son réseau social le 14 septembre, en affirmant que celui qui l’emporterait dans l’intelligence artificielle l’emporterait tout court, et qu’il entendait que ce fussent les États-Unis.

Nous décrivions ici même, le 18 septembre, l’érosion mesurée du cadre commercial multilatéral, avec cette part du commerce mondial circulant aux conditions négociées à l’Organisation mondiale du commerce tombée de 80 à 72 % en deux ans. La séquence de cette semaine montre ce qui occupe la place laissée vacante. Les règles générales reculent, et ce qui s’y substitue tient de l’arrangement direct entre les deux premières puissances, conduit en registre cérémoniel. Les historiens connaissent cette configuration sous le nom de concert des puissances, ce système né du congrès de Vienne en 1815, où quelques cabinets réglaient entre eux les affaires du continent. Son inconvénient est bien documenté : il fonctionne tant que les intérêts des principaux convergent, et laisse les autres États sans recours.

Une visite d’État se lit aussi par ce qu’elle laisse de côté. Trois dossiers figuraient à l’ordre du jour sans produire d’annonce.

  • Taïwan, d’abord. Selon Yun Sun, l’objectif principal de Pékin consiste à empêcher ou à retarder la livraison d’un ensemble d’armements de 14 milliards de dollars approuvé par le Congrès américain au début de l’année, que l’exécutif n’a pas mis en œuvre. Il s’agit là d’une appréciation d’analyste, et nous la présentons comme telle. Elle éclaire néanmoins un mécanisme : le Congrès autorise, l’exécutif exécute ou temporise, et cette marge de temporisation constitue une monnaie d’échange que le calendrier de la visite rend disponible.
  • Les minerais critiques, ensuite. La suspension chinoise des contrôles à l’exportation sur les terres rares était l’une des contreparties de Busan. Elle relève d’une décision administrative unilatérale, révocable, et non d’un engagement conventionnel. Sa prolongation suit le sort de la trêve et s’arrêtera donc, elle aussi, le 10 janvier, sauf nouvel accord. Pour les industries européennes de l’automobile, de l’éolien et de la défense, qui achètent des aimants permanents produits en Chine, cette date compte davantage que l’ensemble du protocole washingtonien.
  • L’Iran, enfin, dont la guerre pèse sur le prix de l’énergie et sur les routes maritimes que nous suivons depuis plusieurs semaines. La Chine demeure le principal acheteur du brut iranien. Rien n’a filtré sur ce point, ce qui indique soit qu’il n’a pas été tranché, soit qu’il l’a été discrètement. Dans les deux cas, l’observateur doit s’abstenir de conclure.

De ces trois silences se dégage une constante. Aucun des différends de fond n’a avancé. Ce qui a avancé, c’est la reconnaissance réciproque de deux projets nationaux comme compatibles, ainsi que Xi Jinping l’a formulé en parlant du renouveau chinois et de la grandeur américaine allant de pair. Pour deux puissances qui s’infligeaient des surtaxes douze mois plus tôt, l’énoncé n’est pas mince. Il ne règle rien, et il change le cadre dans lequel tout le reste se discutera.

« Mardi, Washington a refusé une règle commune à cent quatre-vingt-treize États. Mercredi, il en examinait la matière avec un seul. L’ordre qui vient ne s’écrira pas dans une enceinte : il se conviendra entre deux hommes, et les autres en apprendront les termes. »

Docteur en sciences politiques · Décryptage géopolitique & géo-économie

denis@denisdeschamps.com   ·   https://denisdeschamps.com  ·   2026

SOURCES

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