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[ANALYSE] Bill Gates a industrialisé les cols blancs. Il annonce aujourd’hui leur déclassement.

Trois prises de parole en quelques jours, sur un seul et même objet. Le fondateur de Microsoft, dans les colonnes du New York Times, appelle à taxer l’intelligence artificielle, à créer une instance internationale de supervision et à réserver certains emplois aux êtres humains. Les économistes de la Banque centrale européenne publient une note constatant que plus de la moitié des salariés de la zone euro utilisent désormais l’IA et qu’ils y gagnent trois heures par semaine. La présidente de cette même institution, à Genève, prévient que l’Europe ne peut pas se permettre de manquer cette révolution.

Trois discours, donc. Un seul regarde vraiment loin. Et il n’émane ni d’une banque centrale, ni d’un gouvernement, mais d’un homme qui a construit, il y a quarante ans, l’infrastructure même du travail que l’IA s’apprête à recomposer.

Il faut rappeler ce que cet homme a fait, car son autorité sur le sujet ne tient pas à sa fortune. Lorsque Microsoft lance Windows en novembre 1985, puis la version 3.0 qui en assure la diffusion de masse en 1990, et surtout lorsqu’il assemble la même année traitement de texte, tableur et présentation dans une suite unique, Gates ne crée pas un logiciel. Il crée un standard mondial du travail intellectuel.

L’honnêteté impose de préciser qu’il n’a inventé aucune de ces briques : le tableur existait avec VisiCalc dès 1979 puis Lotus 1-2-3 en 1983, le traitement de texte avec WordPerfect. Son génie fut ailleurs, dans la standardisation, l’empaquetage et la diffusion planétaire. 

Le résultat mérite d’être nommé pour ce qu’il est. La deuxième révolution industrielle avait industrialisé le travail manuel : Taylor a chronométré le geste, Ford l’a mis en ligne. La troisième a fait au bureau ce que la chaîne avait fait à l’atelier. Le pack Office est au col blanc ce que le convoyeur fut à l’ouvrier : le dispositif qui rend son travail comparable, mesurable, reproductible, donc industriel. Des centaines de millions d’employés de bureau ont vu, en une décennie, leur métier reformaté par une grammaire commune conçue à Redmond.

C’est donc l’architecte qui parle. Et son ton a changé. L’an dernier encore, il jugeait la contribution de l’IA nettement positive pour l’humanité. Cette semaine, il concède : 

Son diagnostic tient en une phrase : « sans des mesures adéquates, il y aura beaucoup moins d’emplois qu’aujourd’hui ». Et son avertissement le plus politique vise ses pairs. À propos des dirigeants de l’IA qui multiplient les tribunes, de Dario Amodei à Sam Altman en passant par Mark Zuckerberg, il prévient qu’il « ne faut pas attendre d’eux qu’ils prennent l’initiative ». Venant de celui qui fut, en son temps, l’industriel hégémonique poursuivi pour abus de position dominante, la remarque a le poids de l’expérience vécue.

Sa proposition n’est pas non plus une improvisation. Dès 2017, dans un entretien devenu célèbre, il défendait déjà l’idée de taxer les robots, au motif que le travail d’un ouvrier est imposé quand celui de la machine qui le remplace ne l’est pas. La Corée du Sud fut le premier État à en tirer une conséquence fiscale, en réduisant dès 2018 l’avantage accordé aux investissements d’automatisation. Neuf ans plus tard, Gates étend la proposition aux contenus produits par l’IA, avec un objectif qu’il assume : 

Il réclame enfin une autorité internationale inspirée de l’Agence internationale de l’énergie atomique et de l’Organisation de l’aviation civile internationale, deux modèles choisis avec soin : dans les deux cas, une technologie à la fois porteuse de progrès et de risque systémique a été encadrée par un régime multilatéral créé avant la catastrophe, non après.

Passons à la note de la BCE. Signée par les économistes António Dias da Silva, Marco Weißler et Nikoleta Anestiadou, elle repose sur une enquête mensuelle menée auprès de 20 000 personnes dans onze pays. Ses résultats sont solides et méritent d’être connus : la part des travailleurs utilisant l’IA est passée de 26 à 52% entre 2024 et 2026, et les utilisateurs gagnent en médiane trois heures par semaine, soit près de 8% de leur temps de travail. Ces gains se concentrent dans la programmation, l’analyse de données et l’automatisation des tâches répétitives ; ils sont plus modestes pour la recherche d’information ou la rédaction.

Ce travail est rigoureux. Il est aussi, dans son horizon, exactement ce que Robert Solow dénonçait en 1987par une formule restée célèbre : 

Le paradoxe de Solow a trouvé son explication trois ans plus tard sous la plume de Paul David, qui compara l’ordinateur à la dynamo. Il fallut environ quarante ans pour que le moteur électrique produise ses effets sur la productivité industrielle, non parce que la technologie était immature, mais parce qu’il a d’abord été installé là où se trouvait l’ancien arbre de transmission à vapeur. 

La leçon vaut intégralement aujourd’hui. Trois heures gagnées par semaine, ce sont des tâches accélérées dans une organisation inchangée : le moteur électrique boulonné sur l’arbre à vapeur. La véritable rupture ne sera pas visible dans ces statistiques, et lorsqu’elle le sera, elle sera déjà accomplie. 

La note contient d’ailleurs, presque incidemment, le chiffre le plus lourd de conséquences : plus de 40% des non-utilisateurs déclarent ne pas souhaiter utiliser l’IA, et près d’un tiers la jugent sans intérêt pour leurs tâches. Les auteurs en concluent, sobrement, que « des obstacles persistent tant du côté des travailleurs que des entreprises ». La formule est prudente. Ce qu’elle décrit ne l’est pas : une fracture qui traverse désormais l’intérieur des organisations.

Le 20 août, devant le Forum économique mondial à Genève, Christine Lagarde a prononcé un constat d’une lucidité qu’il faut saluer : 

Elle en tire l’impératif : 

Notons au passage qu’elle valide ainsi la bonne périodisation : ce que nous vivons n’est pas une quatrième révolution industrielle, mais la relance de la troisième, sa seconde détente. Le marché visé est le même, le travail intellectuel ; seul change le degré d’automatisation.

Son diagnostic des causes est également juste. L’Union représente 6% de la population mondiale mais 15% de ses chercheurs et près d’un cinquième des publications scientifiques les plus citées ; sa faiblesse tient à sa difficulté à « transformer les connaissances en succès commercial », en d’autres termes au passage à l’industrialisation des innovations, et à une double fragmentation, celle des marchés de biens et celle des marchés financiers.

Tout cela est exact. Et pourtant, quelque chose manque. La réponse proposée tient dans un calendrier : un accord sur l’union des marchés de capitaux « d’ici fin 2026 », et le constat encourageant que les entreprises de la zone euro prévoient de consacrer environ 9% de leur investissement total à l’IA cette année. Autrement dit : un problème de financement, appelant une solution de financement.

On objectera, avec raison, qu’une banque centrale n’a pas mandat pour légiférer sur l’avenir du travail. L’objection serait recevable mais un précédent s’est installé : en septembre 2024, Mario Draghi, autre ancien président de la BCE, remettait à la Commission un rapport de plusieurs centaines de pages qui posait la question européenne en termes existentiels, parlait de « lente agonie » et chiffrait l’effort d’investissement nécessaire à la survie du modèle. Le mandat n’interdit donc pas de voir loin. 

Voilà la dissonance. Gates, qui n’a aucun mandat, pose la question de civilisation. L’institution, qui a l’autorité et les données, mesure les heures gagnées et cherche des capitaux. L’un regarde la mutation, l’autre la conjoncture

Il reste un point que Gates est à peu près seul à formuler publiquement, et qui devrait pourtant occuper tous les ministères des Finances européens : si l’emploi salarié se contracte, les recettes fiscales assises sur les revenus du travail se contractent avec lui.

La France et la plupart des États européens ont bâti leur protection sociale sur cette assiette. Retraites, assurance maladie, chômage : l’édifice repose sur la masse salariale. Une érosion durable de cette assiette n’est donc pas seulement un problème d’emploi, c’est un problème de solvabilité de l’État social. La question n’est pas de savoir si elle se posera, mais quand, et si elle sera traitée avant ou après la crise budgétaire qu’elle produira.

L’objection à la taxe est connue et sérieuse : imposer l’automatisation revient à pénaliser la productivité, donc à handicaper celui qui s’y soumet face à celui qui s’y soustrait. C’est la structure classique du dilemme du prisonnier, et elle explique pourquoi une telle mesure n’a de sens qu’à l’échelle multilatérale. Ce qui nous ramène, précisément, à l’instance internationale que Gates appelle de ses vœux, et à l’état actuel du multilatéralisme.

Quatre enseignements opérationnels se dégagent de ces trois signaux.

  • Le chiffre à surveiller n’est pas 52%, c’est 40%. Le taux d’adoption progresse seul ; le refus, lui, ne se résorbe pas spontanément. Dans votre organisation, la résistance n’est pas technologique, elle est humaine et managériale. C’est là que se joue l’écart entre les entreprises qui capteront les gains et celles qui auront simplement payé les licences.
  • Trois heures gagnées ne sont un gain que si vous savez ce que vous en faites. Sans redéfinition des processus, ces heures se dissolvent dans l’organisation existante. La leçon de la dynamo est entièrement là : la valeur ne vient pas de l’outil, elle vient de la réarchitecture qu’il rend possible.
  • Anticipez le risque fiscal et réglementaire. Une taxe sur l’automatisation ou sur les contenus générés reste hypothétique, mais elle est désormais portée par une voix que les gouvernements écoutent. Vos plans d’investissement à cinq ans devraient intégrer ce scénario, ne serait-ce que pour le chiffrer.
  • N’attendez pas le cadre international. L’histoire récente de la gouvernance multilatérale, du climat au numérique, enseigne que la norme arrive longtemps après l’usage. Vos règles internes de gouvernance de l’IA seront, pendant plusieurs années encore, le seul cadre effectivement applicable dans votre entreprise.

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Sources :

  • Banque centrale européenne, The ECB Blog (notes de recherche et analyses) : https://www.ecb.europa.eu/press/blog/html/index.en.html
  • Banque centrale européenne, discours et interventions de Christine Lagarde : https://www.ecb.europa.eu/press/key/html/index.en.html
  • Commission européenne, rapport Draghi sur l’avenir de la compétitivité européenne (2024) : https://commission.europa.eu/topics/eu-competitiveness/draghi-report_fr
  • OCDE, Employment Outlook, chapitres consacrés à l’IA et au marché du travail : https://www.oecd.org/employment-outlook/
  • Robert M. Solow, We’d Better Watch Out, New York Times Book Review, 12 juillet 1987 (origine du paradoxe de la productivité)
  • Paul A. David, The Dynamo and the Computer, American Economic Review, 1990 (latence de diffusion des technologies génériques)
  • Forum économique mondial, dossier Bill Gates sur la taxation des robots (2017) : https://www.weforum.org/stories/2017/02/bill-gates-this-is-why-we-should-tax-robots/
  • AIEA : https://www.iaea.org · OACI : https://www.icao.int
  • Dépêches AFP des 20 et 27 août 2026

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