
La Fifa veut ouvrir son business aux investisseurs privés, au risque de vendre l’âme du jeu
LE SUJET
Le Mondial à peine achevé, la Fifa voit plus grand encore. L’instance mondiale veut créer une société commerciale, la Fifa Forward Enterprise (FFE), ouverte à des investisseurs privés, en promettant une manne de 10 milliards de dollars pour le développement du football. Le projet a aussitôt déclenché une levée de boucliers en Europe.
Au fond, l’affaire dépasse le football : elle pose la question de ce qui arrive lorsqu’un soft power planétaire n’est plus manié par un État, mais par un opérateur privé décidé à le financiariser. L’UEFA a résumé l’enjeu d’une formule :
« L’âme et la gouvernance du football ne sont pas des capitaux sur lesquels faire de la spéculation. Aucun d’entre nous n’est le propriétaire du football. Ce n’est pas à la Fifa de le vendre. »
Communiqué de l’UEFA
LES FAITS, EN 60 SECONDES
- La Fifa Forward Enterprise (FFE) réunirait tous les droits commerciaux (diffusion, sponsoring, billetterie, licences) et l’organisation des tournois. Des investisseurs privés en détiendraient une part minoritaire (environ 20 %) et sans contrôle ; la Fifa garderait la majorité au conseil et l’autorité exclusive sur la gouvernance, les compétitions et le calendrier.
- Valorisée autour de 20 milliards de dollars, la FFE viserait une levée de 4,2 milliards ; chacune des 211 fédérations pourrait toucher 20 millions de plus, pour une enveloppe supérieure à 10 milliards sur quatre ans (contre 2,7 milliards prévus pour 2027-2030).
- La Fifa travaille avec la banque J.P. Morgan et le fonds Thrive Eternal, fondé par Joshua Kushner, frère de Jared, gendre de Donald Trump. Selon The Times, Infantino, proche du président américain, pourrait devenir directeur général de la FFE, avec des revenus personnels potentiellement décuplés.
- Levée de boucliers : l’UEFA (« la Fifa ne peut pas s’enrichir elle-même et ses amis »), l’UE (« pas touche à notre sport », « commercialisation effrénée… nocive »), les fédérations allemande (« attaque absolue »), française et anglaise, ainsi que la Concacaf et l’AFC, dénoncent l’absence de consultation.
- Infantino défend « une occasion en or… mais pas une obligation », promet de « faire émerger les prochains Cap-Vert », et étudie déjà un Mondial à 64 équipes en 2030. Les experts y voient « un conflit d’intérêts majeur » et la volonté « de s’accaparer un bien commun ».
LA GRILLE DE LECTURE GÉOPOLITIQUE
Le football, soft power ultime.
Aucun autre objet culturel ne rassemble autant que le football : c’est l’instrument d’influence le plus puissant du monde. Le sport, comme la gastronomie française ou italienne, fait partie de ces « puissances douces » que les États cultivent. Mais aucune de ces puissances ne rassemble autant que le football. C’est ce cadre que la Fifa s’apprête à faire voler en éclats.
Quand l’opérateur du soft power n’est plus un État.
La rupture est là. Une association privée, sans territoire ni citoyens, entend convertir un bien commun mondial en actif financier. Le soft power ne sert plus une stratégie nationale : il devient un rendement pour des investisseurs. Ce glissement change la nature de l’objet : d’un patrimoine partagé, on passe à un produit valorisé sur un marché, dont les bénéfices peuvent être privatisés.
Le bien commun face à l’appétit financier.
La proximité avec l’entourage de Donald Trump (le fonds Kushner), l’enrichissement personnel possible du dirigeant, l’absence de consultation des membres : tout converge vers un même risque, la capture de la gouvernance d’un bien commun au profit d’une rentabilité privée. Face à cela, l’Europe conserve un contre-pouvoir décisif, elle détient l’argent et les meilleurs joueurs, donc la capacité de bloquer. Le berceau du jeu reste le nerf de la guerre.
QUELLES IMPLICATIONS POUR LES DÉCIDEURS ?
- Le soft power devient une classe d’actifs. Sport, culture, influence : ce qui relevait du prestige se monétise. Pour les investisseurs, les sponsors et les marques, cela ouvre des opportunités inédites, mais assorties de risques réputationnels et de gouvernance élevés.
- La gouvernance et les conflits d’intérêts deviennent le vrai terrain de jeu. Quand un bien commun est financiarisé, la transparence sur la destination des profits et l’indépendance des décideurs sont le cœur du débat. Toute exposition à ce type de montage exige une diligence renforcée.
- Le pouvoir de blocage naît de la concentration de la valeur. Ici, l’Europe pèse parce qu’elle détient l’argent et les talents. La leçon dépasse le sport : dans toute chaîne de valeur, qui concentre la ressource rare détient le levier de négociation.
- Anticipez la marchandisation des biens communs. Données, santé, culture, sport : la financiarisation des biens communs est une tendance de fond. Positionnez-vous de manière à la fois stratégique et éthique, car l’acceptabilité sociale devient un actif, ou un passif, décisif.
LA FORMULE À RETENIR
« Le football est le soft power le plus puissant du monde. La Fifa veut en faire un actif financier. Reste une question que personne n’ose trancher : peut-on vendre ce qui appartient à tout le monde ? »
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